La commission Varinard, mandatée par la ministre française de la Justice Mme Dati, est en passe de déposer ses conclusions, en vue d'une loi prévue pour juin 2006, et qui doit transformer toute la législation pénale concernant les mineurs. La mesure la plus spectaculaire consiste à abaisser l'âge d'incarcération des mineurs. Selon ces propositions, un gosse de 12 ans pourrait désormais être condamné à des peines de prison, et cela par un juge unique, et non plus comme c'est le cas aujourd'hui pour les enfants, par un tribunal collégial.

 

Une telle proposition fait froid dans le dos, d'autant qu'elle surgit après plusieurs cas de suicides de mineurs dans les prisons françaises,  et donne toute la mesure de l'ignominie de la société actuelle.  S'il est bien des criminels qui constituent un danger pour la société, ce sont de tels "experts" et leurs commanditaires, et non les jeunes délinquants prétendument visés par ces changements législatifs.

 

Naturellement, comme pour toute nouvelle mesure de répression ou de  destruction des acquis sociaux, la stratégie politique est plus complexe que cette simple mesure concernant les enfants de 12 ans. Déjà, laisser filtrer l'information qui fera le plus de remous, sous la forme d'un avis d'expert, permet de diluer la réaction, et de protéger le pouvoir politique. Ensuite, l'accent mis sur une mesure en particulier, isolée de  son contexte, permettra par la suite au gouvernement de montrer que l'on "caricature" son projet, et que ses intentions sont plus nuancées.

 

Ainsi, il convient de rappeler que l'appareil de répression de  la jeunesse tourne déjà à plein régime, et n'a pas attendu ces braves experts. Mais il le fait de manière plus complexe qu'on pourrait le penser en se focalisant sur cette mesure. Actuellement, en France, l'âge minimum est déjà de treize ans, ce qui est hallucinant.  Des peines de vols à l'arraché sont passibles de cinq à dix ans de prison. Des jeunes de 16 ans -pourtant jugés trop peu matures pour le droit de vote- peuvent être condamnés aux mêmes peines qu'un adulte, au nom d'une maturité qu'on leur dénie ailleurs.  Mais d''un autre côté, le nombre de jeunes en prison a fortement diminué. Non pas au profit de la prévention, mais de l'augmentation constante de mesures de contraintes diverses, de l'ensemble de l'arsenal répressif donc. Pour être la plus spectaculaire des répressions, la prison n'est pas la seule. Ni toujours la pire.

 

La prison pour les jeunes de 12 ans, le gouvernement soulignera qu'il ne s'agit de l'appliquer qu'à des récidivistes, après "épuisement" de toutes les autres mesures (que l'on aura renforcées par la même occasion) . Et donc que cela ne touchera qu'une infime minorité d'irréductibles. C'est là où l'argumentation répressive se mord la queue: si ces peines sont sensées restées exceptionnelles, et donc totalement marginales, en quoi une telle mesure pourrait-elle apporter une solution à la prétendue hausse de la criminalité? C'est qu'il s'agit, dans un premier temps de faire peur. Et plus tard seulement, si les besoins politiques et sociaux s'en font ressentir pour les gouvernements,  d'appliquer cette mesure de manière beaucoup plus étendue. Cette loi est une arme dont le gouvernement n'entend pas tant se servir dans l'immédiat que de la garder sous le coude.

 

D'autres propositions aussi brillantes accompagnent cet abaissement de l'âge d'incarcération, et le remplacement du jugement collégial par un juge isolé. Ainsi est-il prévu la création d'un dossier personnel qui permettra de "suivre le parcours" des jeunes délinquants jusqu'à la maturité. Autrement dit de les stigmatiser tout au long de leur adolescence, de faire d'un ou plusieurs actes mineurs la caractérisque de leur personnalité.  C'est-à-dire de transformer la perception de la délinquance, qui de faits délictueux, devient la manifestation d'une nature délinquante. Ce qui rappelle les délires sur la criminalité potentielle des enfants de 3 ans, en droite ligne des "gênes de criminalité"  en vogue dans certains milieux pseudo-scientifiques américains, et arme de choix idéologique du néo-conservatisme. Ainsi que le plaisantaient certains commentateurs, on va bientôt mettre des femmes enceintes en prison, après détection de la potentialité criminelle de l'embryon. Ce glissement de sens n'est pas innocent: la délinquance devient une faute, ou une maladie, de l'individu, et non plus de la société. En culpabilisant le premier, on innocente l'autre, et c'est bien un non-lieu pour le système capitaliste que veut prononcer ce type d'arsenal répressif.

 

En effet, ces mesures sont en elles-mêmes de peu d'importance par rapport à l'évolution sociale et politique qu'elles révèlent, et par le fait qu'elles constituent avant tout un instrument de propagande idéologique.

 

La première raison, élémentaire et fondamentale, est qu'il s'agit d'utiliser tous les prétextes pour renforcer l'appareil répressif, auquel les gouvernements vont faire usage de plus en plus systématiquement, à mesure que les effets de la crise se feront sentir dans la société et que les actes de révoltes et les luttes se multiplieront.  Et la jeunesse, toujours au premier rang face à l'oppression,  sera la cible privilégiée des pouvoirs en place.

 

Ces mesures viennent en complément d'un climat d'insécurité continuellement entretenu par les différents organes de presse,  la peur étant le meilleur atout des dictatures.  Une propagande est d'autant plus efficace qu'elle prend racine dans des faits réels: il y a augmentation de la délinquance, vraisemblablement (quoiqu'il y a 2 ans curieusement, le ministre de l'intérieur, un certain M. Sarkozy, affirmait que les chiffres étaient en baisse, grâce à sa politique ..). Mais cette délinquance est pour une part croissante le produit de la crise économique, et de ses conséquences sociales et culturelles.  C'est là tout le cynisme de cette propagande sécuritaire: la destruction du tissu social par le système poltique et économique, cause fondamentale de l'augmentation de la criminalité,  en vient à servir de prétexte pour renforcer ce système. Au nom de la lutte contre le crime, on perfectionne la machine à crimes.

 

La violence psychologique et sociale exercée contre les travailleurs au sein des entreprises, et particulièrement ceux qui viennent de milieux culturellement fragilisés, se propage, entre autres, à travers des relations familiales où certains travailleurs et chômeurs expriment leur frustrations ou leurs impuissance, influençant la jeunesse de ces milieux, une jeunesse sans alternative éducative sérieuse, vu la destruction du système éducatif par le sous-financement, une jeunesse privée d'avenir,  et donc de raisons de respecter un monde qui ne veut pas d'elle, et le lui répète sur tous les tons, à travers la presse, les regards croisés dans la rue, les interpellations policières, les échecs scolaires.

 

Une part de la délinquance, et surtout de la délinquance juvénile,  part croissante en période de crise, est une expression inconsciente et maladroite de révolte contre l'ensemble de la société. C'est moins par "besoin" que ces jeunes commettent des délits, que par rage et mépris.

 

C'est avant tout contre la part de révolte de ces actes que les gouvernements bourgeois veulent se prémunir en renforçant l'appareil répressif contre les jeunes. Les travailleurs, eux, peuvent lutter contre cette criminalité en se prémunissant contre la part inconsciente et maladroite de cette révolte, en l'intégrant dans un mouvement conscient et efficace: le meilleur moyen de limiter la délinquance est la lutte contre les inégalités. 

 

Il faut en effet rappeler que les victimes de cette délinquance sont essentiellement aussi de milieux populaires ou petits-bourgeois. L'accent mise sur cette délinquance permet aux gouvernements là encore, de diviser les travailleurs, ici sur la base de l'âge, comme ailleurs sur la base de la nationalité ou de la religion.

 

Il est un cas particulier, auquel on veut souvent réduire le problème de la délinquance juvénile, et qui par conséquent joue un rôle non négligeable dans l'argumentaire de ce genre de criminalisation de la jeunesse. On sait que des bandes organisées, essentiellement dans le trafic de produits technologiques (portables, ordinateurs, etc..), utilisent pour commettre les vols des jeunes mineurs, sensés échapper à l'appareil répressif.

 

Plutôt que de s'en prendre à ces jeunes, instrumentalisés par des criminels organisés, le gouvernement, s'il avait vraiment l'intention de diminuer ce type de criminalité, devrait augmenter les moyens d'investigation des polices chargés de traquer le crime organisé. Or il n'en est rien, et les mafias, ces bourgeoisies illégales, peuvent exploiter le travail de ces jeunes que la bourgeoisie légale enfermera ensuite: avec la crise qui vient, elle ne risque pas d'être en manque de main d'oeuvre.



Addenda:

1re remarque:  Depuis l'écriture de cet article, l'ensemble du projet est désormais connu, et un résumé se trouve ici.

Et bien évidemment, la lecture de l'ensemble donne une toute autre impression que les mesures lâchées dans le public. On y "parle" beaucoup d'éducatif, et de gradations de peines.  Les défenseurs du projet vont donc pouvoir, comme d'habitude, et comme prévu plus haut, crier à la caricature. Reste, d'une part que la mesure la plus ignominieuse, l'enfermement des gosses de 12 ans, est bien là, et que surtout il y a bien évolution vers la criminalisation et la répression de la jeunesse, mais parfois de manière subtile: bon nombre des mesures proposées se disent de type éducatif, mais, en l'absence de moyens financiers adéquats, se transformeront naturellement en instrument de répression. Or non seulement la crise actuelle pousse à limiter ce genre de dépenses, mais si en plus ce manque de moyens permet d'adopter les projets politiques réels du gouvernement... Le sous-financement est un sintrument politique de plus en plus utilisé.

2e remarque, à la relecture de ce texte: le problème, quand on cherche à comprendre la délinquance juvénile,  et donc à l'expliquer, c'est que l'on donne l'impression d'être en désaccord avec le pouvoir sur les causes, mais non sur les faits. Or ceux-là mêmes sont des plus sujets à caution. Malgré ce projet, malgré la peur répandue dans les médias, certaines sources donnent des chiffres de baisse, absolue ou relative par rapport à la criminalité adulte, de la délinquance juvénile. Et lorsqu'il y a augmentation, c'est avant tout des petits délits, plus expression de révolte justement, que de scrimes graves.

3e remarque: il n'y a pas que les enfant que l'on cherche à criminaliser, mais les parents.  Les responsabiliser paraît porteur du plus élémentaire bon sens.  Mais dans ce contexte de criminalisation et de répression acrrue, tant sur le plan idéologique que juridique, il s'aigit plutôt de leur faire porter tout le poids de la culpabilité avec leurs enfants, et donc, de laver le système social de tout soupçon, une fois encore.