Cet article est une réponse à l'article de Yacedjaz sur son blog "Au-dessous du balcon", article qui répondait lui-même à des commentaires que j'y avais laissé .

 

Sous un texte d'Amadeo  Bordiga, daté de 1925, et consacré aux rapports entre nature de classe du parti et mode d'organisation,et entre intellectuels et ouvriers, il m'avait semble trouver une contradiction dans la position de Bordiga qui d'une part, affirme, à mon sens très justement, que "Le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de forces sociales et par des processus politiques et non par la forme ou le type d’organisation", mais d'autre part critique l'organisation du parti en cellules:  "Notre critique du système des cellules nous porte à le juger vicié de fédéralisme". 

 

Par "fédéralisme", il faut surtout entendre, comme le souligne Yacedjaz "le particularisme de catégories": les intérêts particuliers des ouvriers d'une usine déterminée, renforcés par l'organisation en cellules, s'opposeraient aux intérêts généraux et révolutionnaires de la classe ouvrière. C'est là l'un des reproches, je crois,  qu'adressaient les marxistes révolutionnaires aux réformistes sociaux-démocrates qui, s'appuyaient sur les intérêts particuliers de  "l'aristocratie ouvrière" pour s'opposer aux intérêts généraux de la classe.

 

Dans sa réponse, Yacedjaz souligne que  "ne pas être déterminant’’ dans la nature d’une chose, et ‘‘altérer (déterminer négativement)’’ la nature de cette chose ne sont pas des opérations équivalentes". Et il prend l'exemple de la non- détermination de l'embryon humain par des radiations nucléaires, qui n'empêche pas, parfois, son altération, sa détermination négative. Excellent exemple que l'on peut élargir à toute la génétique: les gênes ne déterminent jamais positivement le comportement humain, mais peuvent, dans le cas de certaines déformations ou maladies graves, le déterminer négativement.

Déjà là, on pourrait nuancer: en effet, l'évolution des espèces, détermination positive donc des espèces actuelles, repose pour une part sur les modifications aléatoires -et négatives- d'éléments particuliers du code génétique par le rayonnement cosmique, et d'autre part sur l'interaction entre ces modifications et les déterminations -négatives aussi- de l'organisme dans son ensemble et du milieu. Le négatif se change en positif.

J'étais néanmoins enclin à lui donner raison sur ce point, mais sa conclusion me pose alors problème: "il existe, sans aucune contradiction, des formes d’organisation qui altèrent (déterminent négativement) la nature révolutionnaire du parti,". [...] Ces formes sont évidemment les formes bourgeoises d’organisation et leur plagiat, où la division de l’intérêt particulier — donc, la hiérarchie, l’exploitation, renaît sans cesse à travers les médiations diverses qui empêchent le prolétaire d’avoir un lien en personne avec le pouvoir central de sa classe".

 

Autrement dit, ces formes d'organisation sont par essence bourgeoises: on est alors loin d'une détermination négative, et on retombe, me semble-t-il, sur la contradiction initiale: le caractère bourgeois du parti se trouve déterminé  par la forme ou le type d’organisation et non par des rapports de forces sociales et par des processus politiques.

 

La recherche de contradictions dans toute pensée est toujours essentielle (on en verra un exemple dans les textes sur "Le hasard et la nécessité", annoncés il y a peu, à propos de la position d'Engels vis-à-vis du déterminisme), car elles permettent d'avancer.  Mais il ne s'agit pas là de porter un jugement: elles sont le signe qu'il y a là un problème, souvent important, non une erreur.  Un problème qu'il s'agit de surmonter, et c'est cela qui est intéressant.

 

Plutôt donc que de chercher à savoir si Bordiga s'est ou non contredit, je vais revenir sur sa position sur l'organisation en cellules.

Rappelons-là d'abord, dans toutes ses nuances: (du moins dans ce texte: je ne suis pas, loin s'en faut, un spécialiste de cet auteur) : "Mais la discussion aurait dû porter sur notre doute, quant à l’organisation sur la base des cellules d’usine – haussées au rang d’organisation fondamentale et même exclusive du parti – et pouvant répondre à la fonction fondamentale du parti : dépasser l’individualisme et le particularisme de catégories.On voit bien que le problème, au moins ici, repose sur le caractère exclusif de l'organisation en cellules, et non sur l'existence de cellules dans les modes d'organisation.

 

Comme je le disais dans mon commentaire, la nature de classe d'une organisation s'exprime "dans son intervention ou non dans les luttes: intervient-t-elle dans les luttes quotidiennes des travailleurs ou se contente-t-elle de prodiguer des conseils extérieurs?- et la ligne politique qu'elle défend : indépendance de classe, défense des intérêts des travailleurs, depuis les luttes immédiates jusqu'aux tâches révolutionnaires."

 

Les cellules d'usine sont un outil essentiel pour l'intervention pratique dans les luttes quotidiennes, car celles-ci doivent être menées en fonction des données particulières, concrètes, où elles se déroulent. D'autre part, c'est d'abord à travers elles que les travailleurs entrent en contact avec le parti. C'est bien plus souvent, surtout chez les travailleurs, moins chez les intellectuels, par l'action commune dans la lutte que les travailleurs peuvent prendre conscience de la nécessité d'une organisation, plutôt que par l'adhésion individuelle à une idéologie ou un programme.

 

Mais l'organisation exclusive en cellules pose un problème: elle isole les militants en sous-unités, ignorant les débats et questions qui se posent ailleurs, empêchant les contacts individuels, libres. Ces contacts libres ou organisés ont une double fonction: développer la prise du conscience des intérêts généraux, et non plus particuliers - c'est le problème que soulève là Bordiga -"le dépassement du particularisme des catégories"- et nourrir le fonctionnement démocratique, comme je le soulignais dans mon article sur le centralisme démocratique : "La structure du parti doit favoriser les échanges libres entre les militants, depuis les forums du net jusqu'aux assemblées et aux réseaux divers qui peuvent parcourir l'organisation dans son ensemble". Ou, dans les termes de Yacedjaz, permettre au "prolétaire d’avoir un lien en personne avec le pouvoir central de sa classe".

 

Autrement dit, l'organisation en cellules n'est ni positive ni négative, ou plutôt elle est les deux. La seule manière d'éliminer cette "détermination négative" est de développer dans le fonctionnement du parti la négation de cette négation, les contacts individuels, les réseaux libres, les assemblées locales et générales, les stages de rencontres, etc. La vie d'un parti ne se résume d'ailleurs pas à son organisation: elle contient, ou doit contenir aussi une part informelle, spontanée, inorganisée.

 

Bien évidemment, aucun type d'organisation ne sera jamais une garantie contre une dérive bureaucratique ou une altération de la nature de classe, puisque "le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de forces sociales et par des processus politiques".

 

Mais justement, le parti le plus capable de garder son caractère révolutionnaire sera celui qui, par son mode d'organisation, permettra sa plus forte détermination par les luttes des ouvriers, celui qui favorisera le flux réciproque entre les luttes pratiques, concrètes, quotidiennes, spontanées et l'organisation centralisée forgeant le programme révolutionnaire, expression des intérêts  généraux, et ouvrant la voie pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

 

Deux types d'organisation sont donc à proscrire. Un parti exclusivement fondé sur les cellules, pour les raisons dites plus haut. Et un parti qui refuseraient ce mode d'organisation, et se couperait ainsi des luttes. Sans cet enracinement dans les conditions particulières, "catégorielles" des ouvriers,  le parti se replie sur lui-même et se ferme aux déterminations par les luttes. Il ne devient pas nécessairement bourgeois, mais il devient certainement inutile.

 

En effet, derrière ce débat sur l'organisation, c'est la conception même du rapport entre intérêts particuliers et généraux qui est en jeu, et qui doit être abordé selon les mêmes méthodes transitoires dont on a parlé, à propos de la "Révolution permanente".  C'est la question de savoir si le dépassement des "intérêts de catégorie" est acquis une fois pour toutes dans le parti révolutionnaire, ou si la fonction de celui-ci est de transformer constamment et consciemment les intérêts particuliers en intérêts généraux. Dans le premier cas, l'expression de ces intérêts particuliers doit être banni, dans le second, elle doit pouvoir se former, et c'est précisément l'une des fonctions essentielles des cellules. Dans le premier cas, on adopte une vision manichéenne, des rapports entre particulier et général, dans le second, on adopte une vision dialectique, dimension fondamentale du marxisme révolutionnaire.

 

En résumé, il n'existe pas de formes d'organisation "bourgeoise" ou "ouvrière".  Il n'y a en pas de bonnes et de mauvaises, mais il y en a de meilleures et de moins bonnes. Il peut arriver, dans certaines circonstances, qu'une organisation exclusivement basé sur le système des cellules joue un rôle révolutionnaire, comme cela peut arriver pour une organisation ignorant ce type d'organisation. Mais il est du devoir des révolutionnaires de ne négliger aucune des armes dont il dispose pour lutter contre la tyrannie bourgeoise et pour établir la démocratie ouvrière.