La difficulté, lorsqu'il s'agit d'analyser globalement l'histoire et de tenter de lui donner une orientation, d'observer des régularités et de leur donner une valeur explicative, est que toute énonciation des causes générales - pourquoi cela s'est passé ainsi, et pas autrement -tend à se muer en une cause extérieure à l'histoire même,- les lois de l'histoire auxquelles celle-ci "obéit", une Raison qui gouverne l'histoire-, et de là à un finalisme: l'histoire mène nécessairement quelque part - tout était écrit.

Il y a là un double problème, pour le marxisme, qu'il évite trop souvent d'aborder de front à mon sens. Sur le plan matérialiste, d'abord: la nécessité historique prise comme déterminant premier, le hasard pris comme expression de la nécessité, c'est rester dans l'idéalisme du rationalisme hégélien, en donnant le primat aux lois, de la Raison, sur les faits. Sur le plan de l'action: si la révolution est inévitable, pourquoi cet accent mis sur la volonté révolutionnaire? S'il faut agir, c'est qu'il n'y a rien d'inéluctable. S'il n'y a rien d'inéluctable, c'est qu'il n'y a pas de lois à l'histoire. Face à ce problème, le marxisme courant pratique volontiers l'évitement: soit l'éclectisme, qui recourt selon les besoins du moment à une explication déterministe ou à l'appel à l'activisme; soit un relativisme qui réduit les "lois" et la nécessité à des "contraintes", qui limite la liberté d'action, mais lui laisse "certaines marges".Dans les deux cas, il y a renoncement à véritablement unir analyse et action, hasard et nécessité, et qui constitue l'ambition fondamentale du marxisme, renoncement qui n'est pas sans conséquences pratiques, nous y reviendrons plus tard.

Les marxistes voient là d'autant moins un problème qu'ils ont la conviction de détenir le moyen de surmonter ces contradictions: la dialectique. C'est entre autres celle-ci qui permet l'affirmation qui clôt les articles précédents sur les lois de l'histoire: "L'histoire engendre sa propre nécessité". Le problème, quant à la dialectique, est que l'on va rarement au-delà de l'affirmation,  On retombe alors dans une caractérisation déterministe de l'histoire, comme en témoigne l'usage de l'expression "la roue de l'histoire", dont j'ignore l'origine, mais que Marx et Engels emploie dans le Manifeste: "Les classes moyennes [...] combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire".

La question de la nécessité et du hasard est surtout abordée dans les notes d'Engels regroupées sous le titre de "Dialectique de la nature". Or il y a dans ces notes une contradiction, qui n'est véritablement visible qu'a posteriori, grâce au développement des sciences, et de la notion de prévisibilité.

Trois réflexions d' Engels sont à noter:

1 "Toute connaissance vraie de la natu­re est connaissance de l'éternel, de l'infini, et par conséquent essentiellement absolue [...] C'est pourquoi la connaissance de l'infi­ni est bardée de doubles difficultés, et, de par sa nature, elle ne peut s'accomplir que dans une progression asymptotique infinie. Et cela nous suffit complètement pour pou­­voir dire: l'infini est tout aussi connaissable qu'inconnaissable, et c'est tout ce qu'il nous faut".

2 "Les preuves que ces oppositions immuables : fondement et conséquence, cau­se et effet, identité et différence, apparence et essence ne résistent pas à la critique, que l'analyse montre l'un des pôles contenu déjà [en germe] dans l'autre, qu'à un point déterminé un pôle se convertit en l'autre et que toute la logique ne se développe qu'à partir de ces oppositions en mouvement progressif"

3 "Le déterminisme, venu dans la science de la nature à partir du matérialisme français, prend la position contraire: il essaie d'en finir avec la contingence en la niant absolument. Selon cette conception, il ne règne dans la nature que la simple nécessité immédiate. Que cette cosse de petits pois contienne 5 pois et non 4 ou 6, que la queue du chien ait 5 pouces et pas une ligne de plus ou de moins, que cette fleur de trèfle-ci et non celle-là ait été fécondée cette année par une abeille et encore par telle abeille déterminée à telle époque déterminée, que telle graine de pissenlit emportée par le vent ait levé et non telle autre, qu'une puce m'ait piqué la nuit dernière à quatre heures du matin et non à trois ou à cinq, et cela à l'épaule droite et non au mollet gauche: tous ces faits sont le produit d'un enchaînement immuable de causes et d'ef­fets, d'une nécessité inébranlable, la sphère gazeuse d'où est sorti le système solaire s'étant déjà trouvée agencée de telle façon que ces événements devaient se passer ainsi et non autrement. Avec une nécessité de cette sorte nous ne sortons toujours pas de la con­cep­tion théologique de la nature. Que nous appelions cela avec saint Augustin ou Calvin le décret éternel de la Providence, ou avec les Turcs le kismet, ou encore la nécessité, il importe peu à la science. Dans aucun de ces cas, il n'est ques­tion de suivre jusqu'à son terme l'enchaînement des causes ; nous sommes donc aussi avancés dans un cas que dans l'autre; la prétendue nécessité reste une formule vide de sens et par suite... le hasard reste aussi ce qu'il était. Tant que nous ne sommes pas en mesure de montrer de quoi dépend le nombre de petits pois dans la cosse, il reste précisément dû au hasard ; et en affirmant que le cas était déjà prévu dans l'agence­ment primitif du système solaire, nous n'avons pas progressé d'un pas. Bien plus. La science qui entreprendrait l'étude du cas présenté par cette cosse particulière de petits pois en remontant toute la chaîne de ses causes ne serait plus une science mais un pur enfantillage; car cette même cosse de petits pois à elle seule possède encore un nombre infini d'autres propriétés individuelles, contingentes à première vue, telles que la nuance de sa couleur, l'épaisseur et la dureté de son écorce, la grosseur de ses pois, pour ne rien dire des particularités individuelles qu'on découvrirait au micros­cope. Cette seule cosse de petits pois donnerait donc déjà plus d'enchaînements de causes à poursuivre que ne pourraient en étudier tous les botanistes du monde. Donc, la contingence n'est pas expliquée ici en partant de la nécessité, la nécessité est bien plutôt rabaissée à la production de contingence pure. Si le fait qu'une cosse déterminée de petits pois contient 6 pois et non 5 ou 7 est du même ordre que la loi de mouvement du système solaire ou la loi de la transformation de l'énergie, ce n'est pas en réalité la contingence qui est élevée au rang de la nécessité, mais la nécessité qui est ravalée au niveau de la contingence.[souligné par moi] Bien plus : on peut affirmer tant qu'on vou­dra que la multiplicité des espèces et des individus organiques et inorganiques exis­tant à côté les uns des autres sur un territoire déterminé est fondée sur une néces­sité inviolable, pour les espèces et les individus pris isolément, cette multiplicité reste ce qu'elle était : le fait du hasard. Pour chaque animal, le lieu de sa naissance, le milieu qu'il trouve pour vivre, les ennemis qui le menacent et leur nombre -sont l'effet du hasard. Pour la plante mère, le lieu où le vent porte sa semence, pour la plante fille, celui où le grain de semence dont elle est issue trouve un sol propice à la germination sont l'effet du hasard, et l'assurance qu'ici également tout repose sur une inviolable nécessité est une bien faible consolation. L'amas hétéroclite des objets de la nature sur un terrain déterminé, et plus encore sur la terre entière. malgré toute détermina­tion primitive et éternelle reste ce qu'il était... le fait du hasard"

La seconde remarque nous renvoie à la notion d'irréversibilité, la troisième à la notion de probabilité, (et son lien avec le principe d'incertitude d'Heisenberg) et la première à celle de prévisibilité.

C'est à cette première qu'il faut d'abord revenir, en ayant en l'esprit la critique du déterminisme faite dans le 3e extrait, pour comprendre le problème:à l'époque où Engels écrit ces lignes, la science reste encore de fait déterministe, sous l'emprise du "démon de Laplace", supposant qu'une connaissance parfaite de l'état d'un système à un moment donné permettrait d'en connaître tout aussi exactement l'évolution ultérieure.