Le début de cet article est ici: Les lois de l'histoire 1

Pour ce qui est de la "loi du plus fort", Engels a répondu dans l'Anti-Dühring, chapitre II à IV de la section consacrée à l'économie politique. Bien évidemment, le plus fort l'emporte sur le plus faible. mais cela n'explique rien, et en particulier pourquoi il existe, au sens social et économique, et de là au sens politique, des faibles et des forts.

Mais c'est aussi dans le quatrième chapitre qu'Engels affirme que:

"Tant que la population qui travaille effectivement est tellement accaparée par son travail nécessaire qu'il ne lui reste plus de temps pour pourvoir aux affaires communes de la société, - direction du travail, affaires de l'État, questions juridiques, art, science, etc., - il a toujours fallu une classe particulière qui, libérée du travail effectif, puisse pourvoir à ces affaires [souligné par moi]; ce qui ne l'a jamais empêchée d'imposer à son propre profit aux masses travailleuses une charge de travail de plus en plus lourde. Seul, l'énorme accroissement des forces productives atteint par la grande industrie permet de répartir le travail sur tous les membres de la société sans exception, et par là, de limiter le temps de travail de chacun de façon qu'il reste à tous suffisamment de temps libre pour prendre  part aux affaires générales de la société, théoriques autant que pratiques. C'est donc maintenant seulement que toute classe dominante et exploiteuse est devenue superflue, voire un obstacle au développement social, et c'est maintenant seulement qu'elle sera impitoyablement éliminée, si maîtresse qu'elle soit encore de la “violence immédiate ”.

Ce passage justifiait l'affirmation suivante:

"Nous ne devrions jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage était tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire: sans esclavage antique, pas de socialisme moderne."

Il entre là, certes sur une forme très différente de celle du mythe du progrès, la question du développement des forces productives comme moteur de l'histoire, telle qu'elle fut mise en lumière par Marx. Engels ajoute:

"Tels les hommes sortent primitivement du règne animal, - au sens étroit, - tels ils entrent dans l'histoire: encore à demi animaux, grossiers, impuissants encore en face des forces de la nature, ignorants encore de leurs propres forces; par conséquent, pauvres comme les animaux et à peine plus productifs qu'eux. Il règne alors une certaine égalité des conditions d'existence et, pour les chefs de famille, aussi une sorte d'égalité dans la position sociale."

Pour écrire ses lignes, Engels se base sur les connaissances de son époque, il y a un siècle et demi. En matière de préhistoire, la recherche a fait depuis d'importantes avancées. L'histoire des sociétés primitives, société de chasseurs-cueilleurs ou "sociétés prédatrices", s'étend, selon les connaissances actuelles, sur 190 000 ans, soit les 19/20es de l'histoire de notre espèce. Cette histoire, nous ne pouvons qu'en rétablir les grandes lignes. Mais elles suffisent déjà à poser un problème, quant à la relation entre temps libre et faible niveau des forces productives.

Si l'on peut imaginer en effet, qu'au début de cette histoire, les groupes humains devaient consacrer l'essentiel de leur temps à la production, à la transformation de produits naturels en ressources alimentaires par la chasse, la cueillette, et d'autres travaux comme la cuisson, le partage, etc., ces sociétés ont acquis, par l'accumulation progressive de savoirs et techniques une productivité suffisante pour dégager un temps libre à faire pâlir d'envie les participants forcés à notre contemporaine "société de loisirs", comme l'a montré Marshall Sahlins dans "Age de pierre, âge d'abondance". C'est d'ailleurs vraisemblablement cette richesse du temps libre qui a permis le développement de la culture et du langage.

Le rôle de l'esclavage est aussi à revoir: si l'esclavage domestique, et de là le commerce d'esclaves ou la prise d'esclaves est présente dans la plupart des sociétés inégalitaires, à différentes époques, il ne joue un rôle productif fondamental que dans certaines périodes et certaines sociétés: les républiques romaines et grecques; les VIIe- Xe siècle dans la société abbasside, surtout au sud de l'Irak actuel; l'Amérique du XVIIe au XIXe siècles. Dans la Chine et l'Inde, soit l'essentile de l'humanité, l'esclavage ne semble pas avoir joué un rôle fondamental, bien qu'il y ait toujours existé. Il ne constitue en rien un "stade particulier" de l'histoire, et est surtout adapté à certains types d'activités productrices (coton, sucre, olive, mines et carrières, etc.) dans certaines structures sociales, ou à certaines situations démographiques (manque de main d'oeuvre libre).

A titre d'exemple quant à ce que les connaissances modernes nous apprenent, rappelons que les pyramides d'Egypte, longtemps vue comme un produit de l'esclavage antique (à cause de la vision esclavagiste des tardifs témoins grecs), ont en fait été construites par des armées de paysans libres, dans leur temps non productif, et par des ouvriers-artisans. 

Il n'en reste pas moins que des sociétés premières, socialement égalitaires, sont sorties les sociétés inégalitaires où le temps non-productif n'a cessé de régresser face au temps productif. L'exemple des paysans égyptiens montre que "temps non-productif" dans les sociétés centralisées n'est pas nécessairement équivalent à "temps libre". De même, chacun des types de sociétés qui se succèdent développe à un niveau plus élevé les forces de production.

Le développement des forces de production signe le sens irréversible de l'histoire de sociétés humaines. Mais il est d'abord le produit de cette histoire, et non sa loi immanente. La nécessité historique est une propriété émergente des sociétés humaines.

Pour comprendre comment l'histoire produit sa nécessité, il faut revenir aux notions plus générales de nécessité et de déterminisme. Ce sera l'objet d'une autre série d'articles, "hasard et nécessité", où nous reviendrons encore à Engels, mais cette fois à sa "Dialectique de la nature".