Divergence

Pour le réalisme révolutionnaire

07 mai 2009

Hasard et nécessités 1

La difficulté, lorsqu'il s'agit d'analyser globalement l'histoire et de tenter de lui donner une orientation, d'observer des régularités et de leur donner une valeur explicative, est que toute énonciation des causes générales - pourquoi cela s'est passé ainsi, et pas autrement -tend à se muer en une cause extérieure à l'histoire même,- les lois de l'histoire auxquelles celle-ci "obéit", une Raison qui gouverne l'histoire-, et de là à un finalisme: l'histoire mène nécessairement quelque part - tout était écrit.

Il y a là un double problème, pour le marxisme, qu'il évite trop souvent d'aborder de front à mon sens. Sur le plan matérialiste, d'abord: la nécessité historique prise comme déterminant premier, le hasard pris comme expression de la nécessité, c'est rester dans l'idéalisme du rationalisme hégélien, en donnant le primat aux lois, de la Raison, sur les faits. Sur le plan de l'action: si la révolution est inévitable, pourquoi cet accent mis sur la volonté révolutionnaire? S'il faut agir, c'est qu'il n'y a rien d'inéluctable. S'il n'y a rien d'inéluctable, c'est qu'il n'y a pas de lois à l'histoire. Face à ce problème, le marxisme courant pratique volontiers l'évitement: soit l'éclectisme, qui recourt selon les besoins du moment à une explication déterministe ou à l'appel à l'activisme; soit un relativisme qui réduit les "lois" et la nécessité à des "contraintes", qui limite la liberté d'action, mais lui laisse "certaines marges".Dans les deux cas, il y a renoncement à véritablement unir analyse et action, hasard et nécessité, et qui constitue l'ambition fondamentale du marxisme, renoncement qui n'est pas sans conséquences pratiques, nous y reviendrons plus tard.

Les marxistes voient là d'autant moins un problème qu'ils ont la conviction de détenir le moyen de surmonter ces contradictions: la dialectique. C'est entre autres celle-ci qui permet l'affirmation qui clôt les articles précédents sur les lois de l'histoire: "L'histoire engendre sa propre nécessité". Le problème, quant à la dialectique, est que l'on va rarement au-delà de l'affirmation,  On retombe alors dans une caractérisation déterministe de l'histoire, comme en témoigne l'usage de l'expression "la roue de l'histoire", dont j'ignore l'origine, mais que Marx et Engels emploie dans le Manifeste: "Les classes moyennes [...] combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire".

La question de la nécessité et du hasard est surtout abordée dans les notes d'Engels regroupées sous le titre de "Dialectique de la nature". Or il y a dans ces notes une contradiction, qui n'est véritablement visible qu'a posteriori, grâce au développement des sciences, et de la notion de prévisibilité.

Trois réflexions d' Engels sont à noter:

1 "Toute connaissance vraie de la natu­re est connaissance de l'éternel, de l'infini, et par conséquent essentiellement absolue [...] C'est pourquoi la connaissance de l'infi­ni est bardée de doubles difficultés, et, de par sa nature, elle ne peut s'accomplir que dans une progression asymptotique infinie. Et cela nous suffit complètement pour pou­­voir dire: l'infini est tout aussi connaissable qu'inconnaissable, et c'est tout ce qu'il nous faut".

2 "Les preuves que ces oppositions immuables : fondement et conséquence, cau­se et effet, identité et différence, apparence et essence ne résistent pas à la critique, que l'analyse montre l'un des pôles contenu déjà [en germe] dans l'autre, qu'à un point déterminé un pôle se convertit en l'autre et que toute la logique ne se développe qu'à partir de ces oppositions en mouvement progressif"

3 "Le déterminisme, venu dans la science de la nature à partir du matérialisme français, prend la position contraire: il essaie d'en finir avec la contingence en la niant absolument. Selon cette conception, il ne règne dans la nature que la simple nécessité immédiate. Que cette cosse de petits pois contienne 5 pois et non 4 ou 6, que la queue du chien ait 5 pouces et pas une ligne de plus ou de moins, que cette fleur de trèfle-ci et non celle-là ait été fécondée cette année par une abeille et encore par telle abeille déterminée à telle époque déterminée, que telle graine de pissenlit emportée par le vent ait levé et non telle autre, qu'une puce m'ait piqué la nuit dernière à quatre heures du matin et non à trois ou à cinq, et cela à l'épaule droite et non au mollet gauche: tous ces faits sont le produit d'un enchaînement immuable de causes et d'ef­fets, d'une nécessité inébranlable, la sphère gazeuse d'où est sorti le système solaire s'étant déjà trouvée agencée de telle façon que ces événements devaient se passer ainsi et non autrement. Avec une nécessité de cette sorte nous ne sortons toujours pas de la con­cep­tion théologique de la nature. Que nous appelions cela avec saint Augustin ou Calvin le décret éternel de la Providence, ou avec les Turcs le kismet, ou encore la nécessité, il importe peu à la science. Dans aucun de ces cas, il n'est ques­tion de suivre jusqu'à son terme l'enchaînement des causes ; nous sommes donc aussi avancés dans un cas que dans l'autre; la prétendue nécessité reste une formule vide de sens et par suite... le hasard reste aussi ce qu'il était. Tant que nous ne sommes pas en mesure de montrer de quoi dépend le nombre de petits pois dans la cosse, il reste précisément dû au hasard ; et en affirmant que le cas était déjà prévu dans l'agence­ment primitif du système solaire, nous n'avons pas progressé d'un pas. Bien plus. La science qui entreprendrait l'étude du cas présenté par cette cosse particulière de petits pois en remontant toute la chaîne de ses causes ne serait plus une science mais un pur enfantillage; car cette même cosse de petits pois à elle seule possède encore un nombre infini d'autres propriétés individuelles, contingentes à première vue, telles que la nuance de sa couleur, l'épaisseur et la dureté de son écorce, la grosseur de ses pois, pour ne rien dire des particularités individuelles qu'on découvrirait au micros­cope. Cette seule cosse de petits pois donnerait donc déjà plus d'enchaînements de causes à poursuivre que ne pourraient en étudier tous les botanistes du monde. Donc, la contingence n'est pas expliquée ici en partant de la nécessité, la nécessité est bien plutôt rabaissée à la production de contingence pure. Si le fait qu'une cosse déterminée de petits pois contient 6 pois et non 5 ou 7 est du même ordre que la loi de mouvement du système solaire ou la loi de la transformation de l'énergie, ce n'est pas en réalité la contingence qui est élevée au rang de la nécessité, mais la nécessité qui est ravalée au niveau de la contingence.[souligné par moi] Bien plus : on peut affirmer tant qu'on vou­dra que la multiplicité des espèces et des individus organiques et inorganiques exis­tant à côté les uns des autres sur un territoire déterminé est fondée sur une néces­sité inviolable, pour les espèces et les individus pris isolément, cette multiplicité reste ce qu'elle était : le fait du hasard. Pour chaque animal, le lieu de sa naissance, le milieu qu'il trouve pour vivre, les ennemis qui le menacent et leur nombre -sont l'effet du hasard. Pour la plante mère, le lieu où le vent porte sa semence, pour la plante fille, celui où le grain de semence dont elle est issue trouve un sol propice à la germination sont l'effet du hasard, et l'assurance qu'ici également tout repose sur une inviolable nécessité est une bien faible consolation. L'amas hétéroclite des objets de la nature sur un terrain déterminé, et plus encore sur la terre entière. malgré toute détermina­tion primitive et éternelle reste ce qu'il était... le fait du hasard"

La seconde remarque nous renvoie à la notion d'irréversibilité, la troisième à la notion de probabilité, (et son lien avec le principe d'incertitude d'Heisenberg) et la première à celle de prévisibilité.

C'est à cette première qu'il faut d'abord revenir, en ayant en l'esprit la critique du déterminisme faite dans le 3e extrait, pour comprendre le problème:à l'époque où Engels écrit ces lignes, la science reste encore de fait déterministe, sous l'emprise du "démon de Laplace", supposant qu'une connaissance parfaite de l'état d'un système à un moment donné permettrait d'en connaître tout aussi exactement l'évolution ultérieure.

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26 avril 2009

Les lois de l'histoire 2

Le début de cet article est ici: Les lois de l'histoire 1

Pour ce qui est de la "loi du plus fort", Engels a répondu dans l'Anti-Dühring, chapitre II à IV de la section consacrée à l'économie politique. Bien évidemment, le plus fort l'emporte sur le plus faible. mais cela n'explique rien, et en particulier pourquoi il existe, au sens social et économique, et de là au sens politique, des faibles et des forts.

Mais c'est aussi dans le quatrième chapitre qu'Engels affirme que:

"Tant que la population qui travaille effectivement est tellement accaparée par son travail nécessaire qu'il ne lui reste plus de temps pour pourvoir aux affaires communes de la société, - direction du travail, affaires de l'État, questions juridiques, art, science, etc., - il a toujours fallu une classe particulière qui, libérée du travail effectif, puisse pourvoir à ces affaires [souligné par moi]; ce qui ne l'a jamais empêchée d'imposer à son propre profit aux masses travailleuses une charge de travail de plus en plus lourde. Seul, l'énorme accroissement des forces productives atteint par la grande industrie permet de répartir le travail sur tous les membres de la société sans exception, et par là, de limiter le temps de travail de chacun de façon qu'il reste à tous suffisamment de temps libre pour prendre  part aux affaires générales de la société, théoriques autant que pratiques. C'est donc maintenant seulement que toute classe dominante et exploiteuse est devenue superflue, voire un obstacle au développement social, et c'est maintenant seulement qu'elle sera impitoyablement éliminée, si maîtresse qu'elle soit encore de la “violence immédiate ”.

Ce passage justifiait l'affirmation suivante:

"Nous ne devrions jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage était tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire: sans esclavage antique, pas de socialisme moderne."

Il entre là, certes sur une forme très différente de celle du mythe du progrès, la question du développement des forces productives comme moteur de l'histoire, telle qu'elle fut mise en lumière par Marx. Engels ajoute:

"Tels les hommes sortent primitivement du règne animal, - au sens étroit, - tels ils entrent dans l'histoire: encore à demi animaux, grossiers, impuissants encore en face des forces de la nature, ignorants encore de leurs propres forces; par conséquent, pauvres comme les animaux et à peine plus productifs qu'eux. Il règne alors une certaine égalité des conditions d'existence et, pour les chefs de famille, aussi une sorte d'égalité dans la position sociale."

Pour écrire ses lignes, Engels se base sur les connaissances de son époque, il y a un siècle et demi. En matière de préhistoire, la recherche a fait depuis d'importantes avancées. L'histoire des sociétés primitives, société de chasseurs-cueilleurs ou "sociétés prédatrices", s'étend, selon les connaissances actuelles, sur 190 000 ans, soit les 19/20es de l'histoire de notre espèce. Cette histoire, nous ne pouvons qu'en rétablir les grandes lignes. Mais elles suffisent déjà à poser un problème, quant à la relation entre temps libre et faible niveau des forces productives.

Si l'on peut imaginer en effet, qu'au début de cette histoire, les groupes humains devaient consacrer l'essentiel de leur temps à la production, à la transformation de produits naturels en ressources alimentaires par la chasse, la cueillette, et d'autres travaux comme la cuisson, le partage, etc., ces sociétés ont acquis, par l'accumulation progressive de savoirs et techniques une productivité suffisante pour dégager un temps libre à faire pâlir d'envie les participants forcés à notre contemporaine "société de loisirs", comme l'a montré Marshall Sahlins dans "Age de pierre, âge d'abondance". C'est d'ailleurs vraisemblablement cette richesse du temps libre qui a permis le développement de la culture et du langage.

Le rôle de l'esclavage est aussi à revoir: si l'esclavage domestique, et de là le commerce d'esclaves ou la prise d'esclaves est présente dans la plupart des sociétés inégalitaires, à différentes époques, il ne joue un rôle productif fondamental que dans certaines périodes et certaines sociétés: les républiques romaines et grecques; les VIIe- Xe siècle dans la société abbasside, surtout au sud de l'Irak actuel; l'Amérique du XVIIe au XIXe siècles. Dans la Chine et l'Inde, soit l'essentile de l'humanité, l'esclavage ne semble pas avoir joué un rôle fondamental, bien qu'il y ait toujours existé. Il ne constitue en rien un "stade particulier" de l'histoire, et est surtout adapté à certains types d'activités productrices (coton, sucre, olive, mines et carrières, etc.) dans certaines structures sociales, ou à certaines situations démographiques (manque de main d'oeuvre libre).

A titre d'exemple quant à ce que les connaissances modernes nous apprenent, rappelons que les pyramides d'Egypte, longtemps vue comme un produit de l'esclavage antique (à cause de la vision esclavagiste des tardifs témoins grecs), ont en fait été construites par des armées de paysans libres, dans leur temps non productif, et par des ouvriers-artisans. 

Il n'en reste pas moins que des sociétés premières, socialement égalitaires, sont sorties les sociétés inégalitaires où le temps non-productif n'a cessé de régresser face au temps productif. L'exemple des paysans égyptiens montre que "temps non-productif" dans les sociétés centralisées n'est pas nécessairement équivalent à "temps libre". De même, chacun des types de sociétés qui se succèdent développe à un niveau plus élevé les forces de production.

Le développement des forces de production signe le sens irréversible de l'histoire de sociétés humaines. Mais il est d'abord le produit de cette histoire, et non sa loi immanente. La nécessité historique est une propriété émergente des sociétés humaines.

Pour comprendre comment l'histoire produit sa nécessité, il faut revenir aux notions plus générales de nécessité et de déterminisme. Ce sera l'objet d'une autre série d'articles, "hasard et nécessité", où nous reviendrons encore à Engels, mais cette fois à sa "Dialectique de la nature".

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19 mars 2009

Les lois de l'histoire 1

Théoriser sur l'histoire dans sa globalité, tenter d'en ébaucher les lignes directrices, est devenu une entreprise rare. Chez les spécialistes, et particulièrement dans le domaine culturel anglo-saxon, l'empirisme et l'analyse locale dominent. Ils se méfient, non sans raison au regard de certaines expériences passées, mais aussi par suite de la spécialisation du travail, de toute tentative d'approche globale. Mais tout empirisme est illusoire: on ne fait qu'occulter le déterminisme, qui informe inconsciemment le discours.

 

Ainsi, une partie des analyses historiques restent-elles sous l'emprise du mythe bourgeois du "progrès", et de l'évolution historique comme expression d'une nécessité immanente. Une société l'emporte sur une autre parce qu'elle est "plus avancée". Avancement qui se déroule, malgré les heurts, de manière relativement continue. Les sociétés qui n'adoptent pas le mode de vie dominant sont "sous-développées", "en retard". La marche de l'histoire est linéaire, et avance inéluctablement vers son destin, la société bourgeoise. Ayant depuis appris qu'une telle vision pouvait être retourné contre eux, et signifier que la marche continuerait au-delà du capitalisme, certains  idéologues bourgeois, comme l'ex-néo-conservateur américain Francis Fukyuama, ont déclaré "la fin de l'histoire". Il n'est pas sûr que l'histoire les aient entendu.

 

Une variante, libérée du progrès mais non de la nécessité, et tout autant d'origine bourgeoise, est la loi du plus fort. Celui qui l'emporte est le plus puissant, il était destiné à l'emporter. Inutile de s'y opposer.

 

On retrouve d'ailleurs les mêmes plis lorsqu'il est question d'évolution des espèces, où l'on évoque, de moins en moins, la marche irrésistible de l'évolution vers le complexe, entendez vers l'homme, ou la loi du plus fort, la persistance du "plus adapté". Mais c'est justement dans ce domaine que les critiques de cette vision se sont faites les plus nettes,comme par exemple chez Stephen Jay Gould. On reviendra sur ce point.

 

D'autres, opposés à cette vision, et que l'on retrouve surtout chez les ethnologues spécialisés des sociétés primitives, tel Marshall Sahlins, invoquent des évolutions spécifiques, déterminés par des structures culturelles. Enfin, certains, comme l'historien des religions Mircea Eliade, considère le concept même d'histoire comme non-valide, dérive propre à la société occidentale.

 

Y a-t-il un sens à l'histoire? Y a-t-il des lignes directrices, l'histoire des sociétés obéit-elle à une nécessité immanente? Et sinon, tout n'est-il que le fruit du hasard et aurait pu être tout autrement?

 

Tel sera l'objet de la prochaine étude: "Evolution des sociétés".

 

Mais il convient d'en venir au marxisme. J'ai parlé des mythes du "progrès", de la "loi du plus fort". Le marxisme n'utilise-t-il pas des notions similaires? Le développement des forces productives n'est-elle pas une autre image du progrès, comme le fait que la société la plus développée l'emporte nécessairement sur les moins développées, celle-ci étant condamnées à disparaître? Et même, l'expression "la fin de l'histoire" ne vient elle pas d'une citation de Marx, considérant la société communiste comme la fin de l'histoire?

 

C'est ce que nous aborderons dans un prochain chapitre.

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