Théoriser sur l'histoire dans sa globalité, tenter d'en ébaucher les lignes directrices, est devenu une entreprise rare. Chez les spécialistes, et particulièrement dans le domaine culturel anglo-saxon, l'empirisme et l'analyse locale dominent. Ils se méfient, non sans raison au regard de certaines expériences passées, mais aussi par suite de la spécialisation du travail, de toute tentative d'approche globale. Mais tout empirisme est illusoire: on ne fait qu'occulter le déterminisme, qui informe inconsciemment le discours.

 

Ainsi, une partie des analyses historiques restent-elles sous l'emprise du mythe bourgeois du "progrès", et de l'évolution historique comme expression d'une nécessité immanente. Une société l'emporte sur une autre parce qu'elle est "plus avancée". Avancement qui se déroule, malgré les heurts, de manière relativement continue. Les sociétés qui n'adoptent pas le mode de vie dominant sont "sous-développées", "en retard". La marche de l'histoire est linéaire, et avance inéluctablement vers son destin, la société bourgeoise. Ayant depuis appris qu'une telle vision pouvait être retourné contre eux, et signifier que la marche continuerait au-delà du capitalisme, certains  idéologues bourgeois, comme l'ex-néo-conservateur américain Francis Fukyuama, ont déclaré "la fin de l'histoire". Il n'est pas sûr que l'histoire les aient entendu.

 

Une variante, libérée du progrès mais non de la nécessité, et tout autant d'origine bourgeoise, est la loi du plus fort. Celui qui l'emporte est le plus puissant, il était destiné à l'emporter. Inutile de s'y opposer.

 

On retrouve d'ailleurs les mêmes plis lorsqu'il est question d'évolution des espèces, où l'on évoque, de moins en moins, la marche irrésistible de l'évolution vers le complexe, entendez vers l'homme, ou la loi du plus fort, la persistance du "plus adapté". Mais c'est justement dans ce domaine que les critiques de cette vision se sont faites les plus nettes,comme par exemple chez Stephen Jay Gould. On reviendra sur ce point.

 

D'autres, opposés à cette vision, et que l'on retrouve surtout chez les ethnologues spécialisés des sociétés primitives, tel Marshall Sahlins, invoquent des évolutions spécifiques, déterminés par des structures culturelles. Enfin, certains, comme l'historien des religions Mircea Eliade, considère le concept même d'histoire comme non-valide, dérive propre à la société occidentale.

 

Y a-t-il un sens à l'histoire? Y a-t-il des lignes directrices, l'histoire des sociétés obéit-elle à une nécessité immanente? Et sinon, tout n'est-il que le fruit du hasard et aurait pu être tout autrement?

 

Tel sera l'objet de la prochaine étude: "Evolution des sociétés".

 

Mais il convient d'en venir au marxisme. J'ai parlé des mythes du "progrès", de la "loi du plus fort". Le marxisme n'utilise-t-il pas des notions similaires? Le développement des forces productives n'est-elle pas une autre image du progrès, comme le fait que la société la plus développée l'emporte nécessairement sur les moins développées, celle-ci étant condamnées à disparaître? Et même, l'expression "la fin de l'histoire" ne vient elle pas d'une citation de Marx, considérant la société communiste comme la fin de l'histoire?

 

C'est ce que nous aborderons dans un prochain chapitre.