Divergence

Pour le réalisme révolutionnaire

03 décembre 2008

Crise économique actuelle: 4 Idéologie

1 Causes et contexte

2 Les plans de relance

3 Qui va payer?

Pour pouvoir faire passer les plans de relance, les gouvernements capitalistes vont devoir pousser au maximum le moteur de la propagande. C'est qu'il s'agit de convaincre la majorité de la population de faire des sacrifices les mettant en danger, eux et leurs enfants, et cela afin de sauver précisément le système qui les a mis en danger, et qui s'attaquera toujours plus à eux, avec pour seule limite de maintenir suffisamment de travailleurs en état de produire. On comprend dès lors que la tâche est immense, et que tous les moyens sont bons.

 

Ce moteur tourne depuis le début du capitalisme et n'a cessé de se perfectionner. Dès lors, les arguments ne seront fondamentalement pas neufs. Mais la forme s'adaptera aux circonstances, utilisant les acquis du marketing et la partie "gestion des ressources humaines " du management, en plus des vieilles méthodes de gouvernement.

 

 

 

La stratégie de la propagande capitaliste peut se décomposer comme suit, sachant que dans la réalité ces divers éléments se mélangent et se complètent. Sachant aussi qu'ils sont moins la mise en application d'un plan préétabli qu'une mise en place progressive et partiellement spontanée de l'activité idéologique des classes dominantes.

 

 

 

Positiver:

 

- maintenir l'espoir dans le capitalisme ( le mythe du paradis terrestre)

 

- convaincre que le sort de l'homme s'identifie au sort du capitalisme (tous sur le même bateau, la grande famille, "nous", l'écologie)

 

Neutraliser:

 

- Détruire tout espoir d'alternative (le réalisme est du côté de ceux qui se soumettent à la réalité)

 

- Se servir des défauts même du capitalisme pour maintenir la passivité des masses : entretenir la peur,  et le dégoût du politique, de la propagande, de l'idéologie

 

- Faire porter la responsabilité des crimes du capitalisme sur l'homme" et l'individu.

 

- Masquer le caractère propagandiste en utilisant le plus possible de relais, sous forme d'"information"

 

 

Négativiser:

 

- Criminaliser les adversaires: le terrorisme comme épouvantail, la loi comme instrument de dictature

 

- Affirmer que le problème, ce sont les autres: l'éternel "diviser pour régner", et cela jusqu'aux guerres

 

 

Atouts et défauts de la propagande bourgeoise

 

 

 

Le principal ennemi de cette propagande, c'est la réalité. Le principal allié, c'est l'envie d'y croire.

 

Sans arrêt, le mensonge capitaliste se heurte aux faits. Mais il convainc quand même la majorité, car tous aimeraient bien, au fond, que cela soit vrai. Ce serait tellement plus simple si les capitalistes avaient raison. Il suffirait de laisser aller les événements, ne pas devoir réfléchir, ne pas prendre les risques que comporte toute lutte: être victime de la répression et se tromper. Cette envie est évidemment plus forte dans les milieux habitués à la passivité, à l'absence d'analyse, à survivre plutôt qu'à prendre des risques.

 

 

L'autre adversaire, aujourd'hui bien faible,  c'est la contre-propagande révolutionnaire. Toute expression publique des révolutionnaires doit comporter une réponse aux actions propagandistes de la bourgeoisie. On y reviendra dans la dernière partie des ces articles sur la crise, et l'un des axes de ce blog est naturellement cette contre-propagande. Ici, on va seulement préciser les axes de la propagande bourgeoise définis plus haut.

 

Axes  principaux de la propagande libérale

 

 

 

Le mythe du Paradis terrestre

 

Le problème de la propagande bourgeoise est que son argument-choc a pris du plomb dans l'aile. La réalité s'éloigne de plus en plus de cet âge d'or, de cette abondance pour tous que nous promet le capitalisme, et auquel des idéologues du capitalisme croient sincèrement. (les capitalistes eux-mêmes y croient beaucoup moins)

 

Si cet argument est puissant, c'est d'abord parce qu'il repose sur une réalité: l'amélioration de la condition matérielle de la majorité de la population des États dits développés au cours des décennies qui suivirent la 2e guerre mondiale. Le mensonge est que ce fait, lié à des circonstances particulières, est élevé au rang de caractéristique fondamentale du capitalisme.

 

Cette amélioration est due aux luttes sociales puissantes dans ces pays, qui ont obligé les gouvernements à leur céder sur certains terrains (les "acquis sociaux"). Mais ils n'ont cédé alors que parce qu'ils en avaient les moyens. C'était l'époque où le surprofit réalisé sur les travailleurs des États en voie d'industrialisation, travailleurs qui rentraient alors en masse dans le processus de développement capitaliste, permettait aux bourgeoisies occidentales de lâcher du lest dans leurs propres pays, avec pour avantage non négligeable de créer un marché pour leurs produits de consommation de pointe.

 

Cette période est terminée. La "société de consommation" n'aura été qu'une parenthèse dans la longue histoire du capitalisme. Il n'y aura plus de surprofit suffisant pour céder partiellement aux revendications ouvrières.

 

Mais l'argument continuera à porter. Il portait déjà dans les pays où il n'était pas réalité: le "rêve américain" a été un outil puissant pour calmer les revendications dans les pays en voie de développement et pour hâter la décomposition des États bureaucratiques d'Europe de l'Est.  A ceux-là même qui en étaient exclus, ce rêve était présenté comme une promesse, s'ils se soumettaient aux exigences du capitalisme.

 

Aujourd'hui et dans les années à venir, il servira surtout à prétendre que la crise n'est que passagère (le terme de "crise" d'ailleurs porte en lui cet argument), et que cet âge béni reviendra.  Qu'elle n'est qu'un accident dans la longue marche en avant du capitalisme vers le bonheur universel. De même que l'on avait fait de cette période passagère et locale une constante du capitalisme, on cherchera à faire de la "crise", l'appauvrissement moyen des travailleurs, qui constitue le fondement universel du capitalisme forcé d'augmenter sans cesse son profit,  un phénomène passager.

 

Tous dans le même bateau

 

Cet argument  aura du poids dans la petite bourgeoisie, qui craint, avec raison, d'être jetée par dessus-bord, mais moins chez les travailleurs, auquel il est servi depuis des décennies dans l'entreprise et constitue l'un des éléments majeurs du management moderne: l'entreprise est une grande famille, objet d'un culte savamment entretenu, y compris par des fêtes d'entreprise. Beaucoup de travailleurs connaissent le contre-argument: sur ce bateau, il y en  a qui logent dans les cabines spacieuses au-dessus du pont, tandis que la majorité crève dans la chaleur, l'obscurité et la violence de la salle des machines. Et en plus, le bateau vient de heurter un iceberg...

 

Un cas particulier de cet argument est lié à l'écologie. Poussé par la réalité, les capitalistes vont devoir prendre certaines mesures écologiques provisoires et superficielles. Ils vont, contre leur utopie qui est d'avoir des travailleurs très peu payés consommant beaucoup, diminuer la consommation  de la majeure partie de la population.  Ces mesures liées à la sauvegarde du capitalisme seront présentés comme des mesures nécessaires à la sauvegarde de tous. Que cela soit faux même sur le plan écologique, nous y reviendrons très prochainement dans un autre article. 

 

 

Soyons réalistes!

 

Fondamentalement, cet argument repose sur une tautologie: le capitalisme doit exister parce qu'il existe. Tout autre société ne doit pas exister parce qu'elle n'existe pas.

 

Mais ce sera bien sûr présenté autrement. Il suffit de remplacer "telle mesure est nécessaire pour la sauvegarde du capitalisme" par "telle mesure est nécessaire". Ainsi: "Il est nécessaire de travailler le dimanche", il 'est nécessaire de travailler plus et plus longtemps", "il est nécessaire de diminuer les retraites, les indemnités de chômage ", "il est nécessaire de diminuer les dépenses sociales", "il est nécessaire d'adapter l'emploi aux variations du marché", etc, etc..

 

Que ce réalisme limité (aux besoins du capitalisme) s'oppose au réalisme fondamental de la révolution (et à l'idéalisme réformiste) sera l'objet d'un très prochain article.

 

 

Seul le capitalisme peut nous sauver des méfaits du capitalisme

 

La destruction du "tissu social", la brutalité de l'exploitation capitaliste engendrera une hausse de la violence et du désordre social. Loin de chercher à les apaiser ou les nier, la propagande bourgeoise soulignera ces désordres en en masquant les causes pour répandre la peur, et renforcer le désir des plus faibles de chercher la protection des forts, technique maffieuse à la base de toute société inégalitaire.

 

La politique bourgeoise est fondée sur la corruption (qui est la transformation du pouvoir économique en pouvoir politique) et la propagande bourgeoise est fondée sur le mensonge. A défaut de pouvoir le masquer, on s'en servira pour dégoûter les masses de toute politique, pour qu'elles ne prennent pas leur destin en mains,  et de toute propagande pour qu'elles ne prêtent pas attention aux efforts de diffusion des idées révolutionnaires.

 

 

L'homme est fondamentalement mauvais

 

Là encore, la bourgeoise se servira paradoxalement des méfaits du capitalisme pour le rendre légitime. Les conditions matérielles d'existence dans la société capitaliste favorise l'égoïsme, le mensonge, l'avarice, la violence. Évidemment, ces défauts font partie de la nature humaine. Mais les qualités opposées aussi. Si ce sont les défauts qui aujourd'hui prédominent, c'est qu'ils rencontrent dans les rapports sociaux actuels un terreau fertile. En les présentant comme une constante de l'homme, on veut convaincre qu'il ne sert à rien de lutter contre eux, et que la souffrance de l'homme est éternelle. Retournez vous asseoir.

 

C'est dans cette perspective qu'il faut placer toutes les théories pseudo-scientifiques fondées sur une utilisation idéologique de la génétique et de la psychologie, comme on le voit entre autres ces temps-ci à propos de la criminalité.

 

C'est dans ce cadre aussi que l'apparent bon sens qui amène à "responsabiliser" l'individu (mais sans lui donner les moyens d'agir) a surtout pour motif de déresponsabiliser, d'innocenter, le système social capitaliste. Aussi bien dans l'éducation (ce sont les parents seuls qui sont la cause du mauvais comportement des enfants) que dans l'écologie: c'est l'individu qui pollue, qui consomme trop, qui ne prend pas assez "les simples petites mesures qui additionnées, permettraient de tout résoudre". Même raisonnement vis-à-vis de la misère: la solution est d'être charitable, voyons.

 

Oui, l'individu est responsable de ses actes, les parents responsables des actes de leur enfants. Mais dans une société qui fabrique le crime, mine tout effort éducatif, détruit systématiquement l'environnement, et conduit la majeure partie des hommes à la misère, les petites actions individuelles n'ont qu'une portée dérisoire. Toutes ces petites mesures n'auront de véritables effets que si elles s'intègrent dans un processus social d'éducation, de protection de l'environnement, de lutte contre la misère. Donc, pas au sein du capitalisme. 

 


 

De la propagande? Où ça?

 

Affirmer que la propagation de ses idées est de la propagande, comme le font les révolutionnaires, c'est inviter ceux à qui cela s'adresse à vérifier si ce qui est dit correspond aux faits. Menée avec rigueur, une telle confrontation est fatale à la propagande bourgeoise. On présentera donc celle-ci comme étant non de la propagande, mais les faits eux-mêmes: de l'information.

 

Et c'est d'autant plus efficace que bon nombre de ceux qui se font les vecteurs de la propagande bourgeoise sont réellement convaincu de ne faire que de l'information.C'est la conséquence même de la propagande bourgeoise, mais aussi de la spécialisation de l'information, qui s'oppose à la véritable connaissance. En n'informant que sur une partie de la réalité, on la déforme. On prend les effets pour des causes. La criminalité est réduite à des faits individuels, les éléments caractéristiques de la société sont dépeints comme des accidents ("la crise", les "guerres") ou comme des erreurs d'un gouvernement en particulier. Les causes des conflits sont locales et liés au comportement  des participants, on confond objectivité et neutralité : l'opprimé et l'oppresseur sont renvoyés dos-à-dos et sommés de s'entendre (voir le conflit palestinien, parmi bien d'autres), ce qui revient en fait à demander à l'opprimé de se taire.

 

La description des mécanismes sociaux et économiques propres au système capitaliste est considérée comme la description de la réalité économique et sociale dans son universalité et son éternité. L'exigence scientifique est là un prétexte facile: on ne peut étudier que ce qui existe. Bien sûr, mais "ce qui existe", ce n'est pas seulement ce qui se montre là et maintenant. Les sciences humaines ne sont pas comme les sciences dures: leurs objets évoluent et se métamorphosent, rencontre des points de bifurcation, de divergence, comme l'époque qui s'ouvre. Ce qui existe n'est donc pas seulement ce qui est, mais aussi ce qui peut être:  c'est la dynamique historique et globale des phénomènes, leurs causes fondamentales et surtout leur avenir, et les possibles qu'ils recèlent. Mais cela, c'est "de la spéculation", pas de la "science" et est rejeté hors du champ d'études.

 

 

Nos adversaires sont des criminels !

 

Transformer l'adversaire politique en criminel a deux avantages: justifier la répression, et isoler ces adversaires de la population, en les présentant comme un danger pour tous, et non pas seulement pour les capitalistes.

 

Sur ce point, les exemples récents abondent. La lutte contre le terrorisme est l'élément le plus extrême de cette tendance: les actions de terreur menées par des criminels fascisants armés et formés initialement par les États capitalistes sert de prétexte à présenter toute action de résistance comme une action terroriste, accomplie ou en puissance: on surveille les opposants en prétendant prévenir toute action terroriste. Toute la législation antiterroriste a en fait pour moteur premier la surveillance des organisations oppositionnelles. Elle permet aussi, naturellement, de s'attaquer, quoique de manière très limitée, aux  "terroristes" individuels, sinon elle perdrait toute légitimité. Là encore, la bourgeoisie peut compter sur la sincérité d'une partie de ceux qui mettent en œuvre sa politique sans prendre en compte le contexte général dans lequel elle s'insère.

 

Mais la criminalisation est plus générale que la seule question du terrorisme:  les grèves, les caricatures, les critiques dans la presse sont de plus en plus l'objet de condamnation judiciaire.S'opposer devient un crime. Ce n'est pas encore la dictature, mais ce sont ses ferments.

 

Ce processus est d'autant plus efficace qu'une part de la révolte, inconsciente et/ou inefficace, s'exprime de manière détournée dans des actions plus ou moins violentes -qui vont de l'insulte aux autorités aux sabotages de voie ferrée, en passant par les dégradation de matériel et les petits vols. Et c'est particulièrement vrai pour la jeunesse, qui cherche sa voie. Mettre l'accent sur la "criminalité" de la jeunesse, bien légère et bien réduite dans les faits, permet de préparer la répression  lorsque cette révolte se fera consciente et efficace.

 

 

Vite, il me faut un ennemi !

 

La recherche d'un ennemi est doublement utile: diviser les travailleurs et détourner la révolte encore inconsciente de son but vers un bouc émissaire.  Autrement dit, organiser ce détournement de la révolte qui s'exprime de manière spontanée et embryonnaire dans les actions inconscientes évoquées plus haut.

 

Les étrangers, ceux qui ont une autre religion, les fonctionnaires, les jeunes, les chômeurs, etc.. sont tour à tour convoqués pour jouer le rôle d'épouvantail dans la pièce: "C'est la faute aux autres",  en représentation continue. Il s'agit de dresser les faibles à s'attaquer aux plus faibles plutôt qu'aux plus forts. La lâcheté et l'aveuglement, entretenus par des décennies de propagande et par la soumission au système social sont d'excellents alliés.

 

Alors que les révolutionnaires cherchent à souligner les intérêts communs de toutes les victimes du capitalisme, et à les unir dans la lutte qu'ils doivent mener eux-mêmes, les bourgeois mettent en exergue tous les intérêts particuliers afin d'unir à eux chaque groupe d'opprimés et les pousser à lutter contre d'autres groupes d'opprimés, lutte menée par la bourgeoisie elle-même.

 

Là encore, le problème pour la bourgeoisie, c'est la réalité: l'aggravation de l'exploitation, rendue plus que jamais nécessaire par la crise (entendez: le fonctionnement normal du capitalisme) détruit tous les maigres avantages particuliers et rend de plus en plus semblables le sort de tous les opprimés.

 

Mais il est une tendance de la réalité qui va dans son sens: à mesure que la crise ira s'accentuant, les contradictions entre les différentes bourgeoisies nationales, exacerbées par une concurrence aiguisée par l'affaiblissement des marchés, conduira chaque section de la bourgeoisie mondiale à s'opposer plus violemment aux autres (sauf si la montée du danger révolutionnaire les pousse à s'unir), alors même que l'économie de guerre aura pris un rôle accru dans l'économie et la société capitaliste.  Le temps des guerres, qui pour bien des peuples n'a jamais cessé, redeviendra universel. Cela tombe bien: c'est aussi le moyen, en détruisant les forces productives excédentaires, de relancer la machine économique. Ce sera l'objet du prochain article de cette série sur la crise économique actuelle: vers la répression et les guerres.

Posté par charp à 15:02 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


01 décembre 2008

Gouverner par la peur et la haine: la prison pour les enfants de 12 ans

La commission Varinard, mandatée par la ministre française de la Justice Mme Dati, est en passe de déposer ses conclusions, en vue d'une loi prévue pour juin 2006, et qui doit transformer toute la législation pénale concernant les mineurs. La mesure la plus spectaculaire consiste à abaisser l'âge d'incarcération des mineurs. Selon ces propositions, un gosse de 12 ans pourrait désormais être condamné à des peines de prison, et cela par un juge unique, et non plus comme c'est le cas aujourd'hui pour les enfants, par un tribunal collégial.

 

Une telle proposition fait froid dans le dos, d'autant qu'elle surgit après plusieurs cas de suicides de mineurs dans les prisons françaises,  et donne toute la mesure de l'ignominie de la société actuelle.  S'il est bien des criminels qui constituent un danger pour la société, ce sont de tels "experts" et leurs commanditaires, et non les jeunes délinquants prétendument visés par ces changements législatifs.

 

Naturellement, comme pour toute nouvelle mesure de répression ou de  destruction des acquis sociaux, la stratégie politique est plus complexe que cette simple mesure concernant les enfants de 12 ans. Déjà, laisser filtrer l'information qui fera le plus de remous, sous la forme d'un avis d'expert, permet de diluer la réaction, et de protéger le pouvoir politique. Ensuite, l'accent mis sur une mesure en particulier, isolée de  son contexte, permettra par la suite au gouvernement de montrer que l'on "caricature" son projet, et que ses intentions sont plus nuancées.

 

Ainsi, il convient de rappeler que l'appareil de répression de  la jeunesse tourne déjà à plein régime, et n'a pas attendu ces braves experts. Mais il le fait de manière plus complexe qu'on pourrait le penser en se focalisant sur cette mesure. Actuellement, en France, l'âge minimum est déjà de treize ans, ce qui est hallucinant.  Des peines de vols à l'arraché sont passibles de cinq à dix ans de prison. Des jeunes de 16 ans -pourtant jugés trop peu matures pour le droit de vote- peuvent être condamnés aux mêmes peines qu'un adulte, au nom d'une maturité qu'on leur dénie ailleurs.  Mais d''un autre côté, le nombre de jeunes en prison a fortement diminué. Non pas au profit de la prévention, mais de l'augmentation constante de mesures de contraintes diverses, de l'ensemble de l'arsenal répressif donc. Pour être la plus spectaculaire des répressions, la prison n'est pas la seule. Ni toujours la pire.

 

La prison pour les jeunes de 12 ans, le gouvernement soulignera qu'il ne s'agit de l'appliquer qu'à des récidivistes, après "épuisement" de toutes les autres mesures (que l'on aura renforcées par la même occasion) . Et donc que cela ne touchera qu'une infime minorité d'irréductibles. C'est là où l'argumentation répressive se mord la queue: si ces peines sont sensées restées exceptionnelles, et donc totalement marginales, en quoi une telle mesure pourrait-elle apporter une solution à la prétendue hausse de la criminalité? C'est qu'il s'agit, dans un premier temps de faire peur. Et plus tard seulement, si les besoins politiques et sociaux s'en font ressentir pour les gouvernements,  d'appliquer cette mesure de manière beaucoup plus étendue. Cette loi est une arme dont le gouvernement n'entend pas tant se servir dans l'immédiat que de la garder sous le coude.

 

D'autres propositions aussi brillantes accompagnent cet abaissement de l'âge d'incarcération, et le remplacement du jugement collégial par un juge isolé. Ainsi est-il prévu la création d'un dossier personnel qui permettra de "suivre le parcours" des jeunes délinquants jusqu'à la maturité. Autrement dit de les stigmatiser tout au long de leur adolescence, de faire d'un ou plusieurs actes mineurs la caractérisque de leur personnalité.  C'est-à-dire de transformer la perception de la délinquance, qui de faits délictueux, devient la manifestation d'une nature délinquante. Ce qui rappelle les délires sur la criminalité potentielle des enfants de 3 ans, en droite ligne des "gênes de criminalité"  en vogue dans certains milieux pseudo-scientifiques américains, et arme de choix idéologique du néo-conservatisme. Ainsi que le plaisantaient certains commentateurs, on va bientôt mettre des femmes enceintes en prison, après détection de la potentialité criminelle de l'embryon. Ce glissement de sens n'est pas innocent: la délinquance devient une faute, ou une maladie, de l'individu, et non plus de la société. En culpabilisant le premier, on innocente l'autre, et c'est bien un non-lieu pour le système capitaliste que veut prononcer ce type d'arsenal répressif.

 

En effet, ces mesures sont en elles-mêmes de peu d'importance par rapport à l'évolution sociale et politique qu'elles révèlent, et par le fait qu'elles constituent avant tout un instrument de propagande idéologique.

 

La première raison, élémentaire et fondamentale, est qu'il s'agit d'utiliser tous les prétextes pour renforcer l'appareil répressif, auquel les gouvernements vont faire usage de plus en plus systématiquement, à mesure que les effets de la crise se feront sentir dans la société et que les actes de révoltes et les luttes se multiplieront.  Et la jeunesse, toujours au premier rang face à l'oppression,  sera la cible privilégiée des pouvoirs en place.

 

Ces mesures viennent en complément d'un climat d'insécurité continuellement entretenu par les différents organes de presse,  la peur étant le meilleur atout des dictatures.  Une propagande est d'autant plus efficace qu'elle prend racine dans des faits réels: il y a augmentation de la délinquance, vraisemblablement (quoiqu'il y a 2 ans curieusement, le ministre de l'intérieur, un certain M. Sarkozy, affirmait que les chiffres étaient en baisse, grâce à sa politique ..). Mais cette délinquance est pour une part croissante le produit de la crise économique, et de ses conséquences sociales et culturelles.  C'est là tout le cynisme de cette propagande sécuritaire: la destruction du tissu social par le système poltique et économique, cause fondamentale de l'augmentation de la criminalité,  en vient à servir de prétexte pour renforcer ce système. Au nom de la lutte contre le crime, on perfectionne la machine à crimes.

 

La violence psychologique et sociale exercée contre les travailleurs au sein des entreprises, et particulièrement ceux qui viennent de milieux culturellement fragilisés, se propage, entre autres, à travers des relations familiales où certains travailleurs et chômeurs expriment leur frustrations ou leurs impuissance, influençant la jeunesse de ces milieux, une jeunesse sans alternative éducative sérieuse, vu la destruction du système éducatif par le sous-financement, une jeunesse privée d'avenir,  et donc de raisons de respecter un monde qui ne veut pas d'elle, et le lui répète sur tous les tons, à travers la presse, les regards croisés dans la rue, les interpellations policières, les échecs scolaires.

 

Une part de la délinquance, et surtout de la délinquance juvénile,  part croissante en période de crise, est une expression inconsciente et maladroite de révolte contre l'ensemble de la société. C'est moins par "besoin" que ces jeunes commettent des délits, que par rage et mépris.

 

C'est avant tout contre la part de révolte de ces actes que les gouvernements bourgeois veulent se prémunir en renforçant l'appareil répressif contre les jeunes. Les travailleurs, eux, peuvent lutter contre cette criminalité en se prémunissant contre la part inconsciente et maladroite de cette révolte, en l'intégrant dans un mouvement conscient et efficace: le meilleur moyen de limiter la délinquance est la lutte contre les inégalités. 

 

Il faut en effet rappeler que les victimes de cette délinquance sont essentiellement aussi de milieux populaires ou petits-bourgeois. L'accent mise sur cette délinquance permet aux gouvernements là encore, de diviser les travailleurs, ici sur la base de l'âge, comme ailleurs sur la base de la nationalité ou de la religion.

 

Il est un cas particulier, auquel on veut souvent réduire le problème de la délinquance juvénile, et qui par conséquent joue un rôle non négligeable dans l'argumentaire de ce genre de criminalisation de la jeunesse. On sait que des bandes organisées, essentiellement dans le trafic de produits technologiques (portables, ordinateurs, etc..), utilisent pour commettre les vols des jeunes mineurs, sensés échapper à l'appareil répressif.

 

Plutôt que de s'en prendre à ces jeunes, instrumentalisés par des criminels organisés, le gouvernement, s'il avait vraiment l'intention de diminuer ce type de criminalité, devrait augmenter les moyens d'investigation des polices chargés de traquer le crime organisé. Or il n'en est rien, et les mafias, ces bourgeoisies illégales, peuvent exploiter le travail de ces jeunes que la bourgeoisie légale enfermera ensuite: avec la crise qui vient, elle ne risque pas d'être en manque de main d'oeuvre.



Addenda:

1re remarque:  Depuis l'écriture de cet article, l'ensemble du projet est désormais connu, et un résumé se trouve ici.

Et bien évidemment, la lecture de l'ensemble donne une toute autre impression que les mesures lâchées dans le public. On y "parle" beaucoup d'éducatif, et de gradations de peines.  Les défenseurs du projet vont donc pouvoir, comme d'habitude, et comme prévu plus haut, crier à la caricature. Reste, d'une part que la mesure la plus ignominieuse, l'enfermement des gosses de 12 ans, est bien là, et que surtout il y a bien évolution vers la criminalisation et la répression de la jeunesse, mais parfois de manière subtile: bon nombre des mesures proposées se disent de type éducatif, mais, en l'absence de moyens financiers adéquats, se transformeront naturellement en instrument de répression. Or non seulement la crise actuelle pousse à limiter ce genre de dépenses, mais si en plus ce manque de moyens permet d'adopter les projets politiques réels du gouvernement... Le sous-financement est un sintrument politique de plus en plus utilisé.

2e remarque, à la relecture de ce texte: le problème, quand on cherche à comprendre la délinquance juvénile,  et donc à l'expliquer, c'est que l'on donne l'impression d'être en désaccord avec le pouvoir sur les causes, mais non sur les faits. Or ceux-là mêmes sont des plus sujets à caution. Malgré ce projet, malgré la peur répandue dans les médias, certaines sources donnent des chiffres de baisse, absolue ou relative par rapport à la criminalité adulte, de la délinquance juvénile. Et lorsqu'il y a augmentation, c'est avant tout des petits délits, plus expression de révolte justement, que de scrimes graves.

3e remarque: il n'y a pas que les enfant que l'on cherche à criminaliser, mais les parents.  Les responsabiliser paraît porteur du plus élémentaire bon sens.  Mais dans ce contexte de criminalisation et de répression acrrue, tant sur le plan idéologique que juridique, il s'aigit plutôt de leur faire porter tout le poids de la culpabilité avec leurs enfants, et donc, de laver le système social de tout soupçon, une fois encore.

Posté par charp à 12:18 - Actualités - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,
« Accueil  1