01 mai 2009
Réponse à Yacedjaz: sur l'organisation du parti
Cet article est une réponse à l'article de Yacedjaz sur son blog "Au-dessous du balcon", article qui répondait lui-même à des commentaires que j'y avais laissé .
Sous un texte d'Amadeo Bordiga, daté de 1925, et consacré aux rapports entre nature de classe du parti et mode d'organisation,et entre intellectuels et ouvriers, il m'avait semble trouver une contradiction dans la position de Bordiga qui d'une part, affirme, à mon sens très justement, que "Le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de forces sociales et par des processus politiques et non par la forme ou le type d’organisation", mais d'autre part critique l'organisation du parti en cellules: "Notre critique du système des cellules nous porte à le juger vicié de fédéralisme".
Par "fédéralisme", il faut surtout entendre, comme le souligne Yacedjaz "le particularisme de catégories": les intérêts particuliers des ouvriers d'une usine déterminée, renforcés par l'organisation en cellules, s'opposeraient aux intérêts généraux et révolutionnaires de la classe ouvrière. C'est là l'un des reproches, je crois, qu'adressaient les marxistes révolutionnaires aux réformistes sociaux-démocrates qui, s'appuyaient sur les intérêts particuliers de "l'aristocratie ouvrière" pour s'opposer aux intérêts généraux de la classe.
Dans sa réponse, Yacedjaz souligne que "ne pas être déterminant’’ dans la nature d’une chose, et ‘‘altérer (déterminer négativement)’’ la nature de cette chose ne sont pas des opérations équivalentes". Et il prend l'exemple de la non- détermination de l'embryon humain par des radiations nucléaires, qui n'empêche pas, parfois, son altération, sa détermination négative. Excellent exemple que l'on peut élargir à toute la génétique: les gênes ne déterminent jamais positivement le comportement humain, mais peuvent, dans le cas de certaines déformations ou maladies graves, le déterminer négativement.
Déjà là, on pourrait nuancer: en effet, l'évolution des espèces, détermination positive donc des espèces actuelles, repose pour une part sur les modifications aléatoires -et négatives- d'éléments particuliers du code génétique par le rayonnement cosmique, et d'autre part sur l'interaction entre ces modifications et les déterminations -négatives aussi- de l'organisme dans son ensemble et du milieu. Le négatif se change en positif.
J'étais néanmoins enclin à lui donner raison sur ce point, mais sa conclusion me pose alors problème: "il existe, sans aucune contradiction, des formes d’organisation qui altèrent (déterminent négativement) la nature révolutionnaire du parti,". [...] Ces formes sont évidemment les formes bourgeoises d’organisation et leur plagiat, où la division de l’intérêt particulier — donc, la hiérarchie, l’exploitation, renaît sans cesse à travers les médiations diverses qui empêchent le prolétaire d’avoir un lien en personne avec le pouvoir central de sa classe".
Autrement dit, ces formes d'organisation sont par essence bourgeoises: on est alors loin d'une détermination négative, et on retombe, me semble-t-il, sur la contradiction initiale: le caractère bourgeois du parti se trouve déterminé par la forme ou le type d’organisation et non par des rapports de forces sociales et par des processus politiques.
La recherche de contradictions dans toute pensée est toujours essentielle (on en verra un exemple dans les textes sur "Le hasard et la nécessité", annoncés il y a peu, à propos de la position d'Engels vis-à-vis du déterminisme), car elles permettent d'avancer. Mais il ne s'agit pas là de porter un jugement: elles sont le signe qu'il y a là un problème, souvent important, non une erreur. Un problème qu'il s'agit de surmonter, et c'est cela qui est intéressant.
Plutôt donc que de chercher à savoir si Bordiga s'est ou non contredit, je vais revenir sur sa position sur l'organisation en cellules.
Rappelons-là d'abord, dans toutes ses nuances: (du moins dans ce texte: je ne suis pas, loin s'en faut, un spécialiste de cet auteur) : "Mais la discussion aurait dû porter sur notre doute, quant à l’organisation sur la base des cellules d’usine – haussées au rang d’organisation fondamentale et même exclusive du parti – et pouvant répondre à la fonction fondamentale du parti : dépasser l’individualisme et le particularisme de catégories." On voit bien que le problème, au moins ici, repose sur le caractère exclusif de l'organisation en cellules, et non sur l'existence de cellules dans les modes d'organisation.
Comme je le disais dans mon commentaire, la nature de classe d'une organisation s'exprime "dans son intervention ou non dans les luttes: intervient-t-elle dans les luttes quotidiennes des travailleurs ou se contente-t-elle de prodiguer des conseils extérieurs?- et la ligne politique qu'elle défend : indépendance de classe, défense des intérêts des travailleurs, depuis les luttes immédiates jusqu'aux tâches révolutionnaires."
Les cellules d'usine sont un outil essentiel pour l'intervention pratique dans les luttes quotidiennes, car celles-ci doivent être menées en fonction des données particulières, concrètes, où elles se déroulent. D'autre part, c'est d'abord à travers elles que les travailleurs entrent en contact avec le parti. C'est bien plus souvent, surtout chez les travailleurs, moins chez les intellectuels, par l'action commune dans la lutte que les travailleurs peuvent prendre conscience de la nécessité d'une organisation, plutôt que par l'adhésion individuelle à une idéologie ou un programme.
Mais l'organisation exclusive en cellules pose un problème: elle isole les militants en sous-unités, ignorant les débats et questions qui se posent ailleurs, empêchant les contacts individuels, libres. Ces contacts libres ou organisés ont une double fonction: développer la prise du conscience des intérêts généraux, et non plus particuliers - c'est le problème que soulève là Bordiga -"le dépassement du particularisme des catégories"- et nourrir le fonctionnement démocratique, comme je le soulignais dans mon article sur le centralisme démocratique : "La structure du parti doit favoriser les échanges libres entre les militants, depuis les forums du net jusqu'aux assemblées et aux réseaux divers qui peuvent parcourir l'organisation dans son ensemble". Ou, dans les termes de Yacedjaz, permettre au "prolétaire d’avoir un lien en personne avec le pouvoir central de sa classe".
Autrement dit, l'organisation en cellules n'est ni positive ni négative, ou plutôt elle est les deux. La seule manière d'éliminer cette "détermination négative" est de développer dans le fonctionnement du parti la négation de cette négation, les contacts individuels, les réseaux libres, les assemblées locales et générales, les stages de rencontres, etc. La vie d'un parti ne se résume d'ailleurs pas à son organisation: elle contient, ou doit contenir aussi une part informelle, spontanée, inorganisée.
Bien évidemment, aucun type d'organisation ne sera jamais une garantie contre une dérive bureaucratique ou une altération de la nature de classe, puisque "le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de
forces sociales et par des processus politiques".
Mais justement, le parti le plus capable de garder son caractère révolutionnaire sera celui qui, par son mode d'organisation, permettra sa plus forte détermination par les luttes des ouvriers, celui qui favorisera le flux réciproque entre les luttes pratiques, concrètes, quotidiennes, spontanées et l'organisation centralisée forgeant le programme révolutionnaire, expression des intérêts généraux, et ouvrant la voie pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.
Deux types d'organisation sont donc à proscrire. Un parti exclusivement fondé sur les cellules, pour les raisons dites plus haut. Et un parti qui refuseraient ce mode d'organisation, et se couperait ainsi des luttes. Sans cet enracinement dans les conditions particulières, "catégorielles" des ouvriers, le parti se replie sur lui-même et se ferme aux déterminations par les luttes. Il ne devient pas nécessairement bourgeois, mais il devient certainement inutile.
En effet, derrière ce débat sur l'organisation, c'est la conception même du rapport entre intérêts particuliers et généraux qui est en jeu, et qui doit être abordé selon les mêmes méthodes transitoires dont on a parlé, à propos de la "Révolution permanente". C'est la question de savoir si le dépassement des "intérêts de catégorie" est acquis une fois pour toutes dans le parti révolutionnaire, ou si la fonction de celui-ci est de transformer constamment et consciemment les intérêts particuliers en intérêts généraux. Dans le premier cas, l'expression de ces intérêts particuliers doit être banni, dans le second, elle doit pouvoir se former, et c'est précisément l'une des fonctions essentielles des cellules. Dans le premier cas, on adopte une vision manichéenne, des rapports entre particulier et général, dans le second, on adopte une vision dialectique, dimension fondamentale du marxisme révolutionnaire.
En résumé, il n'existe pas de formes d'organisation "bourgeoise" ou "ouvrière". Il n'y a en pas de bonnes et de mauvaises, mais il y en a de meilleures et de moins bonnes. Il peut arriver, dans certaines circonstances, qu'une organisation exclusivement basé sur le système des cellules joue un rôle révolutionnaire, comme cela peut arriver pour une organisation ignorant ce type d'organisation. Mais il est du devoir des révolutionnaires de ne négliger aucune des armes dont il dispose pour lutter contre la tyrannie bourgeoise et pour établir la démocratie ouvrière.
23 décembre 2008
Qu'est-ce que le centralisme démocratique?
Sommaire du blog
Qu'est-ce que les FAQ de Divergence?
Pourquoi cette question?
Le terme même de centralisme démocratique évoque la caricature qu'en firent les staliniens, et particulièrement le PCF. Il sert d'autant plus de repoussoir aux yeux des éléments désorganisés, des jeunes qui cherchent des moyens de lutte, que bon nombre d'organisations révolutionnaires, trotskistes ou non, ont elle-même caricaturé ce grand principe.
D'autre part, le problème est trop souvent résolu en apparence par l'appel à la formule: démocratie dans la discussion, unité dans l'action. La démocratie semble l'élément de liberté, le centralisme l'élément d'efficacité, et il ne s'agirait que d'user du juste dosage.
Problèmes
La difficulté de déterminer une réponse exacte à cette question tient à ce que cela dépend fortement des circonstances: il est des moments où dans la vie d'un parti, la nécessité de faire bloc au cours de l'action peut justifier un resserrement de la démocratie, au profit d'une action centralisée, et d'autres moments où il faut accepter, pour le bien du parti, un certain désordre démocratique.
L'histoire des organisations révolutionnaires a montré, maintes fois, que la perception des circonstances étaient régulièrement faussée par les directions bureaucratisées pour justifier une application erronée des principes du centralisme démocratique, et en particulier en invoquant une prétendue urgence, et l'imminence sans cesse répétée de la révolution.
Si, avant Lénine, le principal problème fut l'absence d'unité dans l'action, il n'est guère douteux que par la suite, c'est surtout le manque de démocratie qui posa problème dans les organisations se réclamant du bolchévisme. L'absence d'unité, de centralisme étant surtout la raison pour laquelle nombres d'organisations "alternatives" ne seront jamais capables de jouer un rôle décisif dans la révolution.
Mais le premier problème est que les deux termes sont vécus comme opposés. Or ils ne prennent vraiment sens qu'en présence l'un de l'autre.
La démocratie a pour fonction de déterminer l'orientation du parti, de choisir quelles décisions doivent être prises. Sinon, elle n'est que bavardage vain. Le respect de la démocratie suppose le respect des décisions prises démocratiquement. Un parti qui prendrait des décisions démocratiquement, mais appliquerait aussi bien, au gré du bon vouloir des membres, les décisions adoptées par le processus démocratique que celles qui ont été rejetées au cours de ce processus, ne serait pas un parti démocratique, ce serait une farce. Sans centralisme, pas de démocratie réelle, juste sa mise en scène. Le centralisme, c'est la démocratie en action.
Le centralisme, ce ne sont pas des "ordres d'en haut" comme aiment le dépeindre les "anti-autoritaires", et comme le vivent trop d'organisations. C'est réunir en une seule orientation les actions dispersées des révolutionnaires et de la classe ouvrière. C'est aller vers l'unité. Or le chemin qui mène à cette unité, c'est la démocratie. Les libres discussions, par leur développement et leurs profondeurs sont le meilleur moyen d'affaiblir les divisions, de chercher une voie commune.
C'est à travers leur intervention libre dans le processus démocratique que des idées et des militants à l'origine extérieurs au parti peuvent être intégrés à celui-ci et l'enrichir. L'unité n'est pas un état idéal, mais un processus d'unification: plus il y a de différences initiales intégrées dans l'unité par le fonctionnement démocratique, plus cette unité est forte, signifiante, efficace. Sans démocratie, l'action du parti est inefficace. La démocratie est le centralisme en action.
Cette approche dialectique des deux termes en présence permet de mieux aborder les questions concrètes du fonctionnement, qui ne sont généralement abordées que défensivement, selon le principe que trop de centralisme tue la démocratie, ou que trop de démocratie rend l'action inefficace. C'est le contraire qui est vrai.
Cela suppose qu'il faut aborder ces problèmes à l'inverse: le bon fonctionnement démocratique et centralisateur du parti repose sur une démocratie maximale et un centralisme maximal.
Ces maxima, cependant, restent dépendants des circonstances.
Cela signifie qu'il faut avoir les outils de la démocratie et du centralisme les plus aiguisés, et apprendre à les utiliser au bon moment.
Enfin, le bon fonctionnement du centralisme démocratique influe sur le rapport entre le parti et les masses: la démocratie est le moyen pour le parti d'être nourri par l'action des masses, d'être en phase avec les éléments les plus dynamiques des travailleurs, de ne pas être un objet isolé, condamné à flotter au gré des vents: la démocratie enracine le parti dans la lutte des classes.
Le centralisme, lui, est le moyen par lequel le parti peut être utile aux travailleurs en luttes, en leur fournissant les orientations qu'ils recherchent et demandent , en lui fournissant les cadres qui peuvent organiser son action en vue de la réalisation de leurs revendications.
Le centralisme démocratique est l'outil par lequel la force sociale des masses se transforme en une force politique, par lequel elle prend conscience d'elle-même, par lequel elle arrive à maturité, par lequel elle devient réalité.
Enjeux
L'efficacité du centralisme démocratique est la première condition de la réussite d'une organisation révolutionnaire: une ligne politique erronée peut être corrigée dans une organisation démocratique, une ligne juste finit tôt ou tard par être abandonnée par une organisation bureaucratique.
La construction du parti révolutionnaire ne pourra se faire qu'en intégrant de nombreux "inorganisés" qui aujourd'hui se tiennent à l'écart de toute organisation, à cause de la caricature qui est faite du centralisme démocratique.
La question du centralisme démocratique va bien au-delà du parti, car elle pose le problème des rapports du parti avec les masses, et de l'État ouvrier. Non qu'il faille attendre du parti d'être une société communiste en miniature, ni que la classe ouvrière observe la discipline centralisée des moments de crise: les fonctions sont différentes, et donc les organes aussi. Mais le mécanisme en jeu dans ces trois niveaux: parti, classe, État, est le même.
Éléments de réponse
La démocratie est le sang du parti révolutionnaire, le centralisme est sa charpente osseuse. Le corps du parti ne peut vivre qu'avec les deux.
Puisqu'aucune définition ne peut être précisément donnée sans tenir compte des circonstances, mais qu'il est indispensable que ces circonstances ne servent pas de prétexte à un dévoiement du centralisme démocratique, il faut apprendre, à travers les expériences passées, à analyser correctement la situation en rapport avec le centralisme démocratique.
Il ne peut s'agir ici que de donner des pistes, sur lesquels il faudra revenir plus en détail.
Éléments d'analyse des circonstances:
La situation politique: en l'absence de situation révolutionnaire, c'est-à-dire du moment où la situation de la prise du pouvoir par les travailleurs est concrètement posée, la plus grande démocratie doit régner au sein du parti.
Un autre facteur est le rôle que joue le parti dans les actions de masse: quand ce rôle est dirigeant ou sur le point de l'être, il faut prendre garde de ne pas l'affaiblir en mettant l'accent sur ses divisions. Mais quand il est trop faible pour pouvoir influer sur le déroulement concret, au jour le jour, des luttes des masses, aucune limitation de la démocratie n'est justifiée.
Un parti jeune, ou disposant d'une direction peu expérimentée, est particulièrement menacé de commettre des erreurs. Seul un fonctionnement démocratique permet de corriger ses erreurs, seul il peut lui permettre de grandir en relation avec l'activité des masses.
Enfin, l'action de l'État bourgeois est un élément déterminant: là où il utilise la répression directe, dans une dictature, le fonctionnement démocratique est limité par la force des choses. Mais tant que, pour des motifs qui lui sont propres, ou par peur de la réaction des masses, l'État bourgeois laisse une liberté formelle, une liberté d'expression, aucune limitation de la démocratie n'est fondée.
De ses quatre critères, et il en est sûrement d'autres, il apparaît clairement que dans la situation actuelle, où la question de la prise du pouvoir ne se pose pas concrètement, ou aucun parti révolutionnaire ne joue de rôle important, sauf ponctuellement, où la plupart d'entre eux sont relativement neufs, où l'État bourgeois, tout en préparant la répression, laisse encore un très grand espace d'expression, du moins dans les pays impérialistes, l'accent doit être mis en premier lieu dans le fonctionnement démocratique du parti.
Outils et écueils de la démocratie
L'outil principal de la démocratie, c'est le militant: son esprit d'analyse, son indépendance d'esprit, sa culture politique, son expérience, sa capacité à avoir une pensée cohérente et claire, et à la présenter aux autres, ses échanges avec les autres militants et en dehors du parti.
Tout cela doit être encouragé, facilité, une base matérielle doit être donnée, principalement à ceux qui ne peuvent trouver de tels appuis dans leur milieu.
Sans cela, quelles que soient les garanties fonctionnelles, la démocratie restera aux mains de ceux qui arrivent au parti les mieux formés, c'est-à-dire avant tout les intellectuels.
Les déformations bureaucratiques ont toujours été liées à un faible niveau politique des militants, à sa méconnaissance des risques de dévoiement du centralisme démocratique, à l'isolement du parti (la "forteresse assiégée").
L'idolâtrie de l'action "pour l'action", en dehors de tout implication réelle dans les luttes existantes a toujours été un moyen de limiter la démocratie interne. Il ne faut certes pas perdre son temps en discussions stériles. Mais la stérilité des discussions, surtout dans la période actuelle, est bien moindre que ce que voudraient croire les adversaires bureaucratiques du centralisme démocratique. Et l'action n'a de sens que lorsqu'elle est réellement efficace, pas lorsqu'elle sert à masquer le dysfonctionnement interne, et à détourner les militants d'un regard critique sur celui-ci.
L'urgence, qui prend appui sur une dramatisation des circonstances, et sur le désir bien compréhensible des militants que le grand moment soit enfin arrivé, a toujours servi à museler la démocratie interne. La méconnaissance de l'histoire renforce ce risque, car elle conduit à juger comme exceptionnelles les situations que l'on vit. Et l'usage de l'argument d'exception est une des bases de la bureaucratisation.
Le militant doit être ce qui relie le parti à l'extérieur, ce par quoi il s'enracine dans la réalité sociale. Il faut pour cela que les racines soient fortes et diverses, et non de simples excroissances d'un parti monolithique.
La structure du parti doit favoriser les échanges libres entre les militants, depuis les forums du net jusqu'aux assemblées et aux réseaux divers qui peuvent parcourir l'organisation dans son ensemble.
Le droit de tendance, c'est-à-dire le droit d'un groupe de militants de s'organiser pour défendre un point de vue particulier au sein du parti est évidemment essentiel et n'a pas à être craint. Et cela bien que l'apparition de tendance ne soit jamais un bon signe.
Mais pour deux raisons opposées, qui peuvent se mêler: soit cela manifeste la difficulté, ou le refus, de certains de participer au réel effort d'unité qu'est le fonctionnement démocratique du parti. Dans ce cas, si ce dernier fonctionne réellement bien, la formation d'une tendance a pour effet d'isoler ceux qui ne participent pas effectivement à l'unité du parti, et donc de rendre sans danger ceux qui se mettent d'eux-mêmes à l'écart, et en mettant cela en évidence, peut les aider à en prendre conscience et n'est en tout cas pas un danger: dans ce cas, la tendance est le remède même au problème qu'elle constitue.
Soit l'apparition de tendance est le signe d'une réaction à un dysfonctionnement du centralisme démocratique, et dans ce cas, la tendance est en soi bénéfique, et peut aider à régénérer le parti.
Seules des circonstances exceptionnelles peuvent limiter ce droit. Là encore, il faut bien se rappeler l'habitude des directions bureaucratisées de faire de l'exception la règle. Là encore, le seul remède est une formation politique sérieuse, une connaissance des expériences passées, et une capacité d'analyse critique.
Outils du centralisme
Un centralisme fort, ce n'est pas un centre fort, mais un processus de centralisation fort. L'autonomie des sections, comités, de toute sous-structure, peut se justifier dans tout ce qui concerne les situations particulières, mais il faut encourager au maximum la participation de ces sous-ensembles à l'effort commun. L'autonomie, oui, mais dans l'intervention, la participation de chacun au processus démocratique centralisateur, non dans la mise à l'écart.
L'organisation centralisée n'est pas une organisation hiérarchique (sauf dans certaines circonstances exceptionnelles, une fois encore), une suite de rapport entre chefs et subordonnés, mais un rapport de délégation, de représentation, qui est mouvement vers le centre, non vers le haut. Sans délégation, la participation de la périphérie aux activités centrales se réduirait aux situations, forcément rares pour des raisons matérielles, où tous peuvent se rassembler. La délégation est donc un instrument de participation aux activités centrales, permet à la périphérie d'y jouer un rôle important.
L'organisation d'un parti ne se mesure pas aux nombres de niveaux, mais à leur adéquations aux possibilités réelles de rassemblement. Si on délègue trop, c'est-à-dire y compris là où il serait possible de s'en passer, ce n'est bon ni pour le centralisme ni pour la démocratie. Si on délègue trop peu, c'est-à-dire où on limite les possibilités de participation, même chose. Là encore, il n'y a pas de réponse toute faite, valable pour toutes les circonstances.
Évidemment, cela n'a de sens, tant démocratique que centralisateur que s'il y a bien représentation: ce qui suppose contrôle par ceux qui délèguent, contrôle signifiant possibilité de revenir sur la délégation, et information complète, aussi bien du délégué vers ceux qu'ils représentent que vers ceux auprès desquels il est délégué.
Citation
"Démocratie et centralisme ne se présentent pas du tout dans un rapport invariable. Tout dépend des circonstances concrètes, de la situation politique du pays, de la force du parti et de son expérience, du niveau général de ses membres, de l'autorité que la direction a réussi à gagner. .. L'équilibre entre démocratie et centralisme s'établit de lui-même au cours de la lutte réelle, par moments il est brisé, et puis il est rétabli."
(Léon Trostky, aux rédacteurs de Socialist Appeal, 1937)
Questions connexes
Formation politique des militants
Parti et classe
Bureaucratie
