11 mars 2009
Sur la Guadeloupe 2: le point de vue du CCI (T)
Article issu du n° 16 de Combattre (CCI(T))
Guadeloupe, Martinique…METROPOLE :
qui a dit que la Grève Générale n’était pas possible ?
Grève générale à la Guadeloupe et à la Martinique
Depuis le 20 janvier 2009, la Guadeloupe est paralysée par une puissante grève générale lancée par le collectif ouvrier Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) ou L’alliance contre l’exploitation outrancière. L'appel des élus locaux – et en particulier ceux du Parti socialiste – lancé le 15 février à « assouplir la grève générale en laissant ouvrir les commerces » a été rejeté massivement par une très large majorité de la population. Les grévistes ont au contraire amplifié leur lutte et ont commencé à ériger de très nombreux barrages routiers.
Toute l’activité économique ainsi que les différents secteurs de l’île sont fortement touchés : secteur du BTP, secteur des transports, secteur industriel composé de petites entreprises (chaudronnerie, mécanique, automobile, …), secteur agro-alimentaire, secteur touristique, secteur pétrolier (SARA filiale de TOTAL), secteur des grandes surfaces commerciales, port, aéroport, éducation nationale, fonction publique, etc… De nombreuses manifestations réunissant l’ensemble des travailleurs de la Guadeloupe et même au-delà, des artisans, des petits patrons, des paysans, des pêcheurs, des étudiants, des chômeurs…témoignent d’une situation pré-révolutionnaire sur cette île des caraïbes.
Le 25 janvier 2009, près de 25 000 personnes ont manifesté à Pointe à Pitre. Le 30 janvier 2009, la manifestation a franchi un nouveau cran en réunissant près de 65 000 personnes (sur 450 000 habitants) dans les rues du chef-lieu. Entre temps, la grève générale s’est étendue à l’île voisine de la Martinique 1 et « menace » désormais la Guyane et l’île de La Réunion2 dans l’Océan Indien. Le 14 février 2009, près du quart de la population de la Guadeloupe, environ 100 000 personnes, a manifesté au Moule. Ce jour là, le leader du LKP, Elie Domota précisait :
« Nous avons rassemblé jusqu’à 100 000 personnes dans la rue, c’est 23 % de la population de la Guadeloupe ! Imaginez une mobilisation de 15 millions de personnes en Métropole ! ».
Chaque jour, depuis le 20 janvier, d’importants meetings syndicaux et politiques organisés par le LKP, réunissant des milliers de travailleurs, ont lieu à Pointe à Pitre devant le palais de la Mutualité, siège du LKP. Au-delà des faits et de l’analyse politique, cette grève générale est le meilleur démenti à tous ceux (et ils sont nombreux) qui, au sein des directions syndicales ou politiques du mouvement ouvrier français, nous répètent à longueur d’année qu’il leur est impossible de déclencher une grève générale3 ou de militer en ce sens sous les prétextes les plus variés : « les travailleurs ne suivraient pas », « la grève générale ne se décrète pas », « on n’appuie pas sur un bouton grève générale », « faisons d’abord converger les luttes, secteur par secteur…après on verra », « avant de lancer le mot d’ordre de grève générale, il faut amplifier les mouvements sociaux », « nous sommes des démocrates et ce mot d’ordre est insurrectionnel ».
Soit dit en passant, ces directions réformistes ne se gênent pas pour décréter ou suivre docilement de nombreuses journées d’actions carrées, coûteuses et inutiles pour les travailleurs (plus d’une vingtaine depuis 2003 !). Par ces combats non centralisés contre le gouvernement, les directions réformistes syndicales émiettent à l’infini les manifestations, grèves et luttes sociales, secteur par secteur, catégorie par catégorie, entreprise par entreprise, territoire par territoire…avec les résultats désastreux que nous connaissons tous.
Ainsi, actuellement, la direction du SNEsup-FSU (principal syndicat de l’enseignement supérieur) et les autres syndicats de ce secteur invitent les enseignants-chercheurs, pour la défense légitime de leur statut, à combattre de façon isolée jusqu’à épuisement. Et pour tous ceux, comme les dirigeants du PS4 ou du PCF, qui, un mois après le déclenchement de la grève générale à la Guadeloupe, s’épanchent sur les ondes pour expliquer que la situation des DOM n’est pas transposable à la métropole sous le prétexte que c’est une situation propre aux «antillais », qui poseraient la question de leur « liberté », la plate-forme du LKP qui sert de base à la mobilisation et aux négociations directes avec le gouvernement apporte un sérieux démenti. Pour preuve les différents points suivants qui pourraient être repris dans le cadre d’un programme de type ouvrier en métropole :
Relèvement immédiat et conséquent d’au moins 200 euros, des bas salaires, des retraites et des minima sociaux afin de relancer le pouvoir d’achat, de soutenir la consommation des produits guadeloupéens et plus généralement la demande.
Relèvement immédiat du Smic, des salaires du secteur privé, des traitements de la fonction publique, du minimum vieillesse, des minima sociaux.
Salaire minimum guadeloupéen calculé sur le coût réel de la vie en Guadeloupe.
Création d’un bureau d’études ouvrières, chargé de calculer l’évolution des prix des produits réellement consommés par les travailleurs.
Réductions d’impôts fondées sur la justice fiscale.
Baisse significative de toutes les taxes et marges sur les produits de première nécessité et sur les transports.
Baisse des taux de la taxe sur les carburants.
Suppression de la taxation des produits locaux.
Transparence sur la fixation des prix de l’eau, des transports, des carburants, des loyers, du gaz, de l’électricité, des nouvelles technologies de l’information et de communication
Contamination des terres par la chlordécone : mesures sanitaires et indemnisations des victimes.
(La plate-forme complète est disponible sur http://ugtg.org/article_700.html)
Une crise sociale et économique qui touche l’ensemble de la population
Les travailleurs guadeloupéens font face depuis plusieurs décennies à un véritable appauvrissement général, conséquence directe d’une exploitation capitaliste liée pour partie aux structures sociales établies dans le cadre des rapports coloniaux avec la métropole.
Ces dernières continuent à perdurer 60 ans après la départementalisation : très faible développement industriel de l’île au profit quasi exclusif de la filière touristique – et même depuis les années 80, forte désindustrialisation liée à la fermeture des usines de canne à sucre – montée en puissance des entreprises de distribution (les grandes surfaces) qui déversent des tonnes de marchandises importées (80 à 90 % des produits consommés sont importés de la métropole) au détriment des producteurs locaux, main mise d’une infime minorité de descendants d’esclavagistes sur l’économie de l’île : les békés.
Les plus jeunes dénoncent, à raison, les discriminations dont ils sont victimes sur un marché du travail saturé qui réserve les postes d’encadrement et les responsabilités aux métropolitains, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. Ainsi, le taux de chômage officiel, très largement sous estimé selon l’UGTG 5, s’établit à 27 % de la population active (avec des pointes à 60 % dans la jeunesse). L’île compte près de 60 000 allocataires du RMI, 20 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté…et des centaines de milliers de guadeloupéens s’expatrient en métropole pour trouver du travail.
En un mot, toute la population de l’île est concernée directement par la misère sociale. En outre, la violence de la crise du capitalisme que nous connaissons actuellement a fortement déstabilisé les maigres revenus des travailleurs antillais. L’inflation, renforcée par une politique des marges pratiquée par les grands groupes capitalistes des secteurs de la distribution adossés aux familles Békés, a rongé considérablement les revenus des travailleurs de l’île. A la faiblesse des salaires (largement inférieurs à ceux de la métropole à l’exception de ceux des fonctionnaires) s’ajoute la crise du logement, l’augmentation sans précédent des loyers, les prix prohibitifs des carburants pratiqués par la filiale de TOTAL, l’explosion du prix de la bonbonne de gaz, etc…
Le LKP, un cadre de front unique ouvrier face à la crise
Face à cette réalité sociale dramatique, la poussée des masses a obligé les dirigeants syndicaux et politiques du mouvement ouvrier guadeloupéen à s’unir. C’est en novembre 2008, que le principal syndicat ouvrier de la Guadeloupe, l’UGTG (l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe) a lancé un appel de type front unique à l’ensemble des syndicats ouvriers et paysans de l’île (CGTG, CTU, FO, UNSA, FSU, CFDT…), aux partis politiques ouvriers et progressistes (PCG, CO, Cercasol etc..) – à l’exception notable du PS qui dirige le conseil général et régional – ainsi qu’aux diverses associations de défense des travailleurs, de l’environnement, de consommateurs, de chômeurs, culturelles, etc...
Par delà sa composante ouvrière fortement liée à la lutte des classes (l’UGTG), cet appel a très rapidement englobé tous les syndicats insulaires (99,15 % des suffrages exprimés aux élections prud’homales), en particulier les dirigeants des syndicats ouvriers réformistes prompts précédemment aux négociations et au dialogue social sur le terrain exclusif du gouvernement et du patronat. L’appel, sous la poussée des masses, s’est rapidement transformé en Collectif ouvrier de lutte contre la vie chère qui n’est ni plus ni moins qu’un comité central de grève. C’est donc un cadre de Front Unique Ouvrier qui est apparu à la Guadeloupe dès novembre 2008. Le collectif a rapidement rédigé une plate-forme, véritable plan d’urgence avec certaines insuffisances néanmoins et même des points de co-gestion, étrangers aux revendications ouvrières. Cette plate-forme reprend 152 points environs sous dix grandes thématiques :
Niveau et conditions de vie (salaires, augmentation de 200 euros, logements, environnement, transports)
Education
Formation professionnelle
Emploi (dont une partie pour l’interdiction des licenciements)
Droits syndicaux et libertés syndicales
Services publics (transparence sur la fixation des prix, eau, santé)
Production (volet agricole et volet pêche)
Aménagement du territoire et infrastructures
Culture
Arete Pwofitasyon
Il est à noter que la question coloniale, ou indépendantiste, qui est régulièrement agitée par les tenants de l’ordre établi (dont Sarkozy lui-même) ou par les forces autonomistes, ou indépendantistes minoritaires en Guadeloupe est reléguée à l’arrière plan par cette plate-forme ouvrière.
Début janvier 2009, le LKP, pour faire appliquer sa plate-forme et prenant ses responsabilités de direction ouvrière conséquente, a lancé pour le 19-20 janvier un appel à la Grève Générale illimitée, avec le succès que l’on sait.
Les différents évènements…et les manœuvres en recul de Sarkozy
Le gouvernement Sarkozy-Fillon a mis du temps à prendre en compte la gravité de la situation en Guadeloupe.
Dans un premier temps, il a tenté de manœuvrer de façon traditionnelle dans le cadre d’une négociation retransmise à la télévision (RFO) regroupant le patronat local, le LKP, les élus locaux et le préfet. Le représentant de l’Etat et le patronat ont dès le départ sous-estimé la puissance de cette grève générale et la détermination du comité de grève qui s’est constitué. Rapidement, le préfet, dépassé par les évènements, a rendu son tablier en direct à la télévision devant des centaines de milliers de guadeloupéens médusés.
Il a transmis le dossier à Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outre mer. Ce dernier, sur instruction de Sarkozy et de Fillon, a décentralisé son ministère à Pointe à Pitre pour reprendre la négociation et tenter d’enrayer la grève. Or, non seulement la mobilisation n’a pas faibli mais elle a pris un caractère de déferlante. Le secrétaire d’état a tenté de tergiverser lors de la reprise des négociations, montrant au passage la crainte du gouvernement d’un embrasement aux travailleurs de métropole suite à la puissante journée d’action du 29 janvier. Mais peu à peu, le rapport de force aidant, il a cédé politiquement face à la détermination du Collectif LKP.
Toutes les revendications de la plate-forme du collectif ont fait dans un premier temps l’objet d’un pré-compromis que le secrétaire d’Etat a cosigné le 8 février. A partir de cet instant, le gouvernement, en la personne de François Fillon, a sifflé la fin de la partie. Il a, de ce fait, établi l’acte de décès de ce processus de négociation. rompant lui-même les négociations en rappelant son secrétaire d’état qui donnait d’inquiétants signes de faiblesse.
A Paris, Yves Jégo fut recadré par le chef du gouvernement avec un seul objectif : face à la puissance de la grève générale guadeloupéenne, ne rien céder sur le fond qui pourrait donner des idées aux travailleurs de métropole. A l’issue de cette réunion ministérielle de crise, qui s’est déroulée le 10 février à Paris, Fillon a expliqué et justifié cette rupture par un laconique et très jospinien :
« L’Etat ne saurait à l’évidence se substituer aux partenaires sociaux dans les responsabilités qui leur reviennent6 ».
Malgré ce nouveau virage dans la gestion de la grève générale guadeloupéenne, l’affolement a envahi l’ensemble de la classe politique de l’île qui, par l’intermédiaire du président (PS) du Conseil régional de Guadeloupe, reconnaît elle-même que les élus institutionnels sont face à une situation de type pré-révolutionnaire :
« C'est une crise politique, c'est une crise institutionnelle, et on est au bord de la sédition. » (Victorin Lurel, sur France Infos le 17 février 2009).
Le 19 janvier, nouveau changement de ligne : Nicolas Sarkozy en personne, a reçu l’ensemble des élus des DOM et a annoncé un plan d’urgence de 580 millions d’euros pour l’ensemble des DOM dont une prime de 200 euros. Il a aussi précisé qu’il se rendrait en Guadeloupe « dès le calme revenu » pour ouvrir une série d'Etats généraux, afin de débattre « des grands enjeux » dans chacune des collectivités ultra-marines, mais en proposant de le faire sur une durée de trois mois.
Ce faisant, il tente de revenir à la case départ, celle des négociations avec le LKP mais avec un sérieux temps de retard. Le gouvernement Sarkozy-Fillon semble courir dans tous les sens sans véritable stratégie.
En fait, pour la première fois, Sarkozy et son gouvernement sont contraints de manœuvrer en reculant fortement. Face à la détermination et à l’organisation des travailleurs de Guadeloupe – mais aussi de Martinique – en grève générale, ils viennent, le 26 février, de concéder d’importantes augmentations de salaires tout en essayant de limiter au maximum leur portée.
Le gouvernement tente d’isoler la grève générale
et joue le pourrissement…sans succès
La grève générale qui a commencé à la Guadeloupe et s’est prolongée à la Martinique est un scénario de cauchemar pour le gouvernement français : il craint comme la peste la possible extension d’un tel mouvement aux autres DOM mais surtout à la métropole où la situation sociale rappelle par bien des aspects celle de la Guadeloupe.
En effet, en dépit de la différence de situation entre la France et les DOM, les mêmes causes produisent les mêmes effets : la politique en défense de la bourgeoisie française de Nicolas Sarkozy dans le cadre de la violente crise du capitalisme suscite le même rejet massif tant à Paris qu’à Pointe à Pitre. Et rien n’y fait ! même pas le sommet social où les dirigeants syndicaux de métropole se sont précipités le 18 février 2009 pour tenter d’enrayer le mouvement des masses.
C’est pour cette raison que les travailleurs de métropole suivent de façon très attentive, et avec un fort courant de sympathie et de solidarité, la grève générale aux Antilles et en particulier en Guadeloupe. Ainsi, selon un sondage IFOP réalisé par le quotidien régional Sud Ouest (15/02/09), 63 % des français estiment qu’un mouvement social du même type que celui qui se développe outre-mer pourrait également voir le jour. Près de 25 % de la population de métropole estime inévitable une situation de grève générale. Il convient de préciser que dans le cadre de ce sondage, l’anticipation d’un scénario antillais est plus forte chez les jeunes actifs (72 %) et dans les familles ouvrières (72 %). De même, près de 78 % de la population de la métropole trouvent justifié le mouvement social qui dure depuis plus d'un mois en Guadeloupe, selon un sondage BVA pour L'Express et France-Inter présenté mardi 24 février.
Le gouvernement fort inquiet de la tournure des évènements en Guadeloupe a dépêché de très importants renforts de gardes mobiles (corps de gendarmerie spécialisé dans la répression et pouvant faire usage des famas à la différence des CRS) pour réprimer le cas échéant. Dans le même temps, le gouvernement parie sur un isolement de la grève générale, favorisé par l’attitude criminelle des dirigeants politiques et syndicaux du mouvement ouvrier français. Il parie aussi sur un pourrissement de la situation afin de pouvoir jouer au mieux sa carte de la répression.
D’ores et déjà, au bout d’un mois de grève générale, d’importantes émeutes impliquant des jeunes exaspérés ont eu lieu et se sont soldées par la mort, dans des conditions fort suspectes 7, d’un délégué syndical de la CGTG membre de la direction du LKP. Cette solution, pourrissement-répression faisant suite à la faillite de la séquence de négociation, fait partie de l’arsenal de la bourgeoisie française pour tenter d’éradiquer cette grève et de protéger in fine les intérêts des capitalistes. Cette fuite en avant a déjà été choisie à plusieurs reprises dans le passé par la classe dirigeante française pour réprimer d’importantes grèves ouvrières en particulier en Guadeloupe. Ce fut le cas en 1952 et surtout en 1967 où 87 travailleurs guadeloupéens furent tués par la répression de l’Etat français.
Cependant, 2009 n’est pas 1967 : en 2009 la situation est différente ne serait-ce que par la puissance de la grève générale et l’existence d’une direction ouvrière combative mais en outre, le choix de la répression, compte tenu de la gravité de la crise du capitalisme et de la réalité des rapports entre les classes tant en métropole que dans les DOM, pourrait s’avérer être une grave erreur politique pour le gouvernement. Elle entraînerait de fait une forte radicalisation de la classe ouvrière et de la jeunesse en métropole.
En clair, actuellement, le gouvernement n’a pas les moyens de réprimer le mouvement social en Guadeloupe, ce qui peut expliquer le retour d’un nouveau cycle de négociation promu par Sarkozy le 19 février et les premiers reculs du 26 février.
Les perspectives politiques en Guadeloupe…
Comme nous l’avons vu précédemment, suite aux annonces de Sarkozy du 19 février, le LKP a de nouveau entamé un cycle de négociation qui a abouti à un important accord salarial le 26 février entre lui-même, le gouvernement, les collectivités territoriales et une partie du patronat – à l’exception notable du MEDEF et de la CGPME qui ont refusé de parapher cet accord.
Cette signature marquera peut être la fin de la grève générale en Guadeloupe. En effet, même si le LKP n’a toujours pas levé son mot d’ordre de grève générale une suspension est à l’ordre du jour. C’est indéniablement une victoire économique pour la classe ouvrière et le prolétariat de cette île avec l’augmentation d’environ 200 euros de l’ensemble des bas salaires (ainsi que par la signature d’autres mesures contenues dans la plate-forme du LKP).
Ceci dit, nombre de travailleurs et de jeunes s’interrogent : certes les travailleurs de Guadeloupe ont gagné économiquement mais après plus d’un mois de grève générale ! Est-ce le prix à payer pour un résultat que les capitalistes vont s’empresser de rogner jour après jour par tous les moyens possibles ? Cette question reste tout entière. Alors certes, comme nous l’avons vu, le LKP n’est pas le parti révolutionnaire même s’il est allé très loin dans sa lutte8 en tant que direction ouvrière pour la défense des revendications contre l’Etat et le patronat.
En fait, au sein du LKP, un parti ouvrier révolutionnaire s’appuyant sur la force constituée par ce collectif aurait avancé des mots d’ordre de nature révolutionnaire comme l’occupation des usines, des centres commerciaux, des stations services, du port, de l’aéroport, des différentes entreprises de l’île, etc… comme la création de comités de grève locaux élus et révocables, seuls à même de commencer à gérer les besoins de la population – et même au-delà – comme l’expropriation sans indemnités de la filiale pétrolière de TOTAL, l’expropriation sans indemnités des békés au profit des masses guadeloupéennes, l’expropriation de la propriété foncière, le contrôle ouvrier directe des banques de l’île. Dans ce cadre là, l’ouverture des livres de compte des entreprises serait une nécessité tout comme l’affirmation du LKP à prendre le pouvoir contre les institutions politiques liées à la départementalisation de 1946.
…et en METROPOLE
De même, un parti révolutionnaire en métropole aurait mis au premier plan la nécessité du combat pour le front unique comme il a été réalisé en Guadeloupe et pour organiser la grève générale se fixant l’objectif de chasser Sarkozy et le gouvernement des capitalistes.
En effet, dans les DOM, la vie politique, comme les mouvements revendicatifs sont étroitement déterminés par les échéances, les mesures gouvernementales et les mobilisations dans la métropole. Dès lors, il est de la responsabilité des dirigeants des organisations du mouvement ouvrier français (syndicat et partis) de ne pas laisser les mouvements de grève générale guadeloupéens et martiniquais isolés. Il est de leur responsabilité de cesser toutes négociations avec le gouvernement sur ses plans et d’appeler sans délai à la grève générale illimitée9 pour chasser Sarkozy et son gouvernement en ouvrant la perspective d’un comité central de grève à l’image du LKP, pour le gouvernement ouvrier. Bien entendu, les dirigeants réformistes du mouvement ouvrier font tout le contraire et tentent par la voie de la « solidarité » nécessaire avec les travailleurs en lutte des DOM d’esquiver cette question centrale.
Mais par la constitution et l’existence même du LKP, par leur grève générale, les travailleurs de Guadeloupe ont montré la voie à tous les travailleurs de France.
1 La grève générale dure depuis une vingtaine de jours à la Martinique sous la direction du « Collectif du 05 février » qui est aussi un cadre de front unique ouvrier rassemblant les principaux syndicats de l’île et l’ensemble des forces politiques ouvrières.
2 A la Réunion, une grève générale de 24h00 est prévue le 5 mars 2009. Elle sera organisée par le COSPAR (Collectif d’organisations syndicales, politique et associatives de la Réunion) qui est aussi un cadre de front unique regroupant l’ensemble des syndicats de l’île dont la CGTR et l’ensemble des forces politiques ouvrières dont le PCR.
3 « Un spectre hante la France. Au vrai, c'est plus qu'un spectre, c'est explicite, tout le monde en parle, les médias, les gens ordinaires, les partis politiques, tout le monde, sauf les dirigeants syndicaux nationaux : on n'a jamais autant parlé de grève générale qu'aujourd'hui. S’il en est question, c'est que l'on se dirige vers une crise du pouvoir et du régime. La grève générale pose la question du pouvoir. » (Vincent Présumey in Lettre de Liaison – Le Militant n°49, 17 février 2009)
4 Martine Aubry, principale dirigeante du PS dit sans ambages « craindre une propagation des événements qui agitent les Antilles » en métropole et qu’ «il faut tout faire pour que cela n’arrive pas ». (Le Parisien du 13/02/09). Quant aux dirigeants du NPA, du PG, de LO et du PCF, la manifestation parisienne (le 16/02/09) de solidarité à la grève générale à la Guadeloupe a été éclairante. Besancenot, Mélenchon et Autain n’ont cessé d’avancer le facteur colonial qui est étranger à la mobilisation des travailleurs des DOM. Et les mots d’ordre de ces partis ont tourné à l’unisson sur le fait que « Les Antillais nous montrent la voie pour les salaires et pour l’emploi! ». Une véritable couverture des appareils syndicaux de métropole !…Rien, bien entendu, sur la grève générale illimitée en métropole pour chasser Sarkozy !
5 Dont la combativité rappelle la CGT-U des années 20 et 30. Ce syndicat ouvrier est la principale confédération de l’île (52 % des voix aux élections prud’homale de 2008). C’est la force dirigeante du LKP. Il a été fondé en 1973 par des militants ouvriers ayant vécu les grèves et la répression de 1967 et estimant avoir été trahis par les dirigeants syndicaux. Il est à noter que l’UGTG n’est pas liée à la CGT comme la CGTG guadeloupéenne.
6 La revendication d’une augmentation de 200 euros net des salaires, retraites et minima sociaux constitue le motif essentiel de rupture du gouvernement. Cette demande qui faisait figure de première mesure de la plate-forme du LKP avait été acceptée dans un premier temps par Yves Jégo et le patronat guadeloupéen. Le coût économique de cette mesure était chiffré à 128 millions d’euros, soit un coup relativement faible. Par contre le coût politique était beaucoup trop élevé pour la bourgeoisie française…. Mais le 26 février, le gouvernement concédait cette augmentation, ce qui est un recul important.
7 Jacques Bino, militant de la CGTG, du LKP et d’Akiyo est décédé dans la nuit du mardi 17 février : selon le 1e communiqué du LKP édité après sa mort, il a été atteint non pas par une arme de gros calibre, mais par une arme de guerre. En outre, fonctionnaire des impôts, il travaillait depuis quelque temps sur un dossier mettant en cause des personnalités ayant des fortunes mal acquises ou non déclarées.
8 De fait, actuellement, quelques éléments de double pouvoir existe à la Guadeloupe comme la gestion des transports par le LKP, des marchés, de la sécurité publique, etc…
9 Pour tenter d’enrayer le mouvement des masses en métropole qui a explosé le 29 janvier 2009, les dirigeants syndicaux ont convoqué une nouvelle journée d’action, le 19 mars 2009 soit 2 mois après la précédente. Bien entendu, à l’instar de Martine Aubry, les Thibaut, Achieri, Mailly, Chèreque and Co craignent une situation à la Guadeloupéenne et mettent tout en œuvre, en défense du gouvernement Sarkozy-Fillon, pour que cela n’arrive pas.
Sur la Guadeloupe 1: Le point de vue de la tendance CLAIRE du NPA
Contribution de la Tendance CLAIRE du NPA (Tendance pour le Communisme et la Lutte Auto-organisée, Internationaliste et RévolutionnairE) pour la discussion et l’action du NPA
Après six semaines de grève générale en Guadeloupe et quatre en Martinique
LES TRAVAILLEURS ET LES PEUPLES DES ANTILLES NOUS MONTRENT LA VOIE À SUIVRE : CELLE DE LA GRÈVE GÉNÉRALE, PRÉPARÉE ET APPELÉE PAR UN FRONT D’ORGANISATIONS SYNDICALES ET POLITIQUES SUR LA BASE D’UNE PLATE-FORME REVENDICATIVE, CONSTRUITE PAR DES PIQUETS DE GRÈVE SOLIDES ET DES MANIFESTATIONS DE MASSE.
LE MEDEF NE VEUT TOUJOURS RIEN CÉDER, MAIS SARKOZY ESSAIE DE METTRE FIN À LA GRÈVE GÉNÉRALE PAR QUELQUES CONCESSIONS, CAR IL N’A PAS RÉUSSI À LA BRISER ET IL CRAINT SON EXTENSION AUX AUTRES COLONIES ET EN FRANCE MÊME. MAIS LA GRÈVE GÉNÉRALE SE POURSUIT !
C’EST LE MOMENT DE SE BATTRE POUR LA GRÈVE GÉNÉRALE EN FRANCE ! LES TRAVAILLEURS D’ICI SOUTIENNENT LES GRÈVES GÉNÉRALES ANTILLAISES, CAR LEURS REVENDICATIONS CONVERGENT ET LEURS PRINCIPAUX ENNEMIS SONT LES MÊMES : LE MEDEF ET SARKOZY !
COMME EN GUADELOUPE ET EN MARTINIQUE, LES DIRECTIONS DU MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE DOIVENT ÉTABLIR UNE PLATE-FORME REVENDICATIVE UNIFIANTE, PRÉPARER ET APPELER DANS LES PLUS BREFS DÉLAIS À LA GRÈVE GÉNÉRALE, SEULE SOLUTION POUR QUE SOIENT SATISFAITES LES REVENDICATIONS D’ICI ET DES COLONIES, TOUT EN EMPÊCHANT LA RÉPRESSION
EN GUADELOUPE ET EN MARTINIQUE, IL APPARTIENT AUX GRÉVISTES EUX-MÊMES DE DÉCIDER DES SUITES DE LA GRÈVE. MAIS L’ATTITUDE DU MEDEF ET DU GOUVERNEMENT PROUVE QUE LA VÉRITABLE SATISFACTION DE LEURS REVENDICATIONS EST IMPOSSIBLE SANS RADICALISATION DE LA LUTTE :
LA RESPONSABILITÉ DU LKP EN GUADELOUPE ET DU MOUVEMENT DU 5 FÉVRIER EN MARTINIQUE EST D’APPELER LES TRAVAILLEURS À OCCUPER LES ENTREPRISES, À PRENDRE EUX-MÊMES LE CONTRÔLE DE LA PRODUCTION ET À CONSTITUER PARTOUT DES COMITÉS DE GRÈVE ÉLISANT DES DÉLÉGUÉS MANDATÉS ET RÉVOCABLES POUR UN COMITÉ CENTRAL DE GRÈVE !
ALORS QUE L’ÉTAT FRANÇAIS COLONIALISTE EST DISCRÉDITÉ, LE LKP ET LE MOUVEMENT DU 5 FÉVRIER ONT LA CONFIANCE DES MASSES : ILS SONT LÉGITIMES POUR SE PORTER CANDIDATS AU POUVOIR, POUR CONSTITUER DES GOUVERNEMENTS AU SERVICE DES TRAVAILLEURS, APPUYÉS SUR LA MOBILISATION, EXPROPRIANT SANS INDEMNITÉS NI RACHAT LES GRANDES ENTREPRISES ET ASSURANT LE DROIT À L’AUTO-DÉTERMINATION !
La grève générale de six semaines en Guadeloupe et de quatre semaines en Martinique est une leçon pour tous les travailleurs. Elle repose sur la combativité des travailleurs sous la direction du LKP et du Collectif du 5 février, fronts d’organisations syndicales, politiques et culturelles. La grève générale s’est développée et maintenue grâce à des piquets de grève nombreux et bien organisés, permettant la paralysie totale de l’activité, des marches de grévistes allant convaincre les autres travailleurs et de nombreuses manifestations massives1.
Le gouvernement et le patronat, l’UMP et le PS,
s’efforcent par tous les moyens d’en finir avec la grève générale
Après avoir tenté de privilégier l’arme de la répression contre les travailleurs guadeloupéens les 16 et 17 février, l’État colonial français a dû reculer temporairement face au renforcement de la grève générale, à la multiplication des barrages routiers, à la riposte armée des jeunes, qui menaçait de faire exploser la situation, et à la mort d’un syndicaliste tué par balles dans des conditions encore obscures, dont le gouvernement français porte la responsabilité.
Sarkozy est intervenu en personne le 18 au soir pour annoncer la reprise des négociations avec le LKP. Si cela a permis de désamorcer provisoirement le risque d’une explosion généralisée, ce n’est en aucun cas une solution : aujourd’hui encore, le MEDEF refuse toujours de céder quoi que ce soit, tandis que le gouvernement, s’appuyant sur une partie du petit et du moyen patronat, essaie de mettre fin à la grève générale tout en préservant les intérêts des capitalistes. Certes, la proposition d’accord est d’augmenter les salaires de 200 euros pour ceux compris entre 1 et 1,4 fois le SMIC (soit 45 0000 — la majorité — des salariés), de 6% pour les salaires compris entre 1,4 et 1,6 fois le SMIC et de 3% pour les salaires supérieurs). Mais, pendant trois ans, les patrons ne paieront qu’une part mineure de ces augmentations (50 euros par salarié) : les collectivités territoriales financeront 50 euros supplémentaires par des cadeaux fiscaux aux patrons et l’État prendra en charge les 100 euros restants par des exonérations de « charges », donc sur le dos de la Sécurité sociale. L’accord en cours en Martinique a un contenu analogue. De plus, en Guadeloupe, le projet d’accord n’est signé que par une minorité de patrons, employant environ 17 000 salariés sur 85 000, car le MEDEF et la CGPME le refusent ! Le LKP a donné son accord de principe, mais les négociations avec le préfet et les patrons se poursuivent : c’est pourquoi il appelle à la poursuite de la grève générale, en exigeant l’extension de l’accord aux autres salariés et en annonçant sa volonté d’aller d’entreprise en entreprise pour imposer aux patrons de signer. En Martinique, le Collectif du 5 février se divise entre ceux qui veulent signer tout de suite et ceux qui veulent continuer la grève générale ou en tout cas consulter les grévistes…
Le MEDEF reste ferme car il sait qu’une vraie victoire des travailleurs antillais ouvrirait la voie à une radicalisation de la mobilisation dans les autres colonies et en France même. Le gouvernement, quant à lui, essaie de briser la grève générale en divisant les grévistes et essaie de donner du grain à moudre au LKP pour qu’il appelle à la reprise du travail des salariés couverts par l’accord, puis secteur par secteur. Le gouvernement espère ainsi préparer l’« opinion publique » à accepter la répression contre les militants du LKP qui veulent aller d’entreprise en entreprise chercher la signature des patrons : le préfet a annoncé le déploiement de gendarmes mobiles pour les empêcher d’entrer dans les entreprises, ce qui annonce des affrontements violents. Cette fermeté du patronat et du gouvernement est fondée sur leur analyse lucide de la situation en France. En effet, les travailleurs se sont puissamment mobilisés le 29 janvier, la grève reconductible des enseignants-chercheurs dure depuis le 2 février et est rejointe par un nombre croissant d’étudiants qui commencent à bloquer les universités, la mobilisation des hospitaliers contre la loi Bachelot promet d’être puissante le 5 mars et la colère des travailleurs monte dans tout le pays, comme en témoignent, selon les sondages eux-mêmes, les 78% de la population de France qui soutiennent la grève antillaise — et même 90% des sympathisants de gauche. En un mot, une véritable défaite du patronat et du gouvernement en Guadeloupe et en Martinique ferait surgir très concrètement le spectre d’une grève générale qui toucherait au cœur le capitalisme français et aurait dès lors, au moment où le monde s’enfonce dans une crise de plus en plus violente, d’énormes conséquences internationales. Mais, s’ils ne trouvent aucun accord avec le LKP et le Collectif du 5 février, ils prennent le risque d’un durcissement de la grève générale, car les travailleurs ne peuvent pas accepter d’avoir fait quatre à six semaines de grève générale pour rien. Or, plus la grève dure, plus le risque de contagion à la France est grand, malgré la politique délibérée des directions syndicales pour laisser nos frères des Antilles isolés en repoussant la prochaine journée d’action au 19 mars et en ne lui donnant aucune perspective.
C’est cette situation extrêmement dangereuse pour la bourgeoisie française qui explique la fébrilité et les divisions mêmes du patronat et du gouvernement, mais aussi l’intervention d’une Ségolène Royal exigeant (de façon si peu habituelle !) que le patronat guadeloupéen octroie les 200 euros d’augmentation pour les salaires les plus bas (le président du MEDEF guadeloupéen a failli s’en étrangler de rage, lui demandant de « se casser »). Le PS, en effet, dirige la « région » Guadeloupe et a donc bien conscience que la poursuite de la grève générale risquerait de mettre en cause son propre pouvoir, identifié à juste titre par les travailleurs et le peuple comme une simple variante « de gauche » de la politique coloniale mise en œuvre depuis toujours par l’État français2. De plus, le PS représente ce secteur de la bourgeoisie qui, pour éviter la grève générale en France et sauver le capitalisme, demande à Sarkozy d’appliquer son prétendu « plan de relance » en faisant un peu plus de concessions aux travailleurs et un peu moins aux banques. Son soutien aux revendications salariales des travailleurs les plus pauvres ne relève donc que d’une divergence tactique avec Sarkozy.
La résistance du patronat et de l’État colonial à six semaines de grève générale montrent que
les travailleurs ne peuvent remporter une véritable victoire qu’en radicalisant la grève
et en commençant à poser la question du pouvoir
L’intervention du PS montre donc bien, à sa façon, que c’est bien la question du pouvoir qui commence à se poser en Guadeloupe et en Martinique. En effet, le mépris dont a fait preuve Sarkozy depuis le début de la grève générale, son refus de satisfaire les revendications et le début de la répression policière ont achevé de discréditer l’État français. La légitimité de l’État colonial, ouvertement au service des patrons et des « békés », est déjà contestée depuis longtemps par une partie importante des travailleurs et du peuple, comme le prouve depuis des années le succès de l’UGTG, syndicat indépendantiste, et des organisations autonomistes ; mais il était parvenu à entretenir jusqu’à présent l’illusion d’un lien entre sa présence et les acquis sociaux dont bénéficient les travailleurs des colonies — alors que ces acquis ont en réalité été imposés à la bourgeoisie et à son État par la lutte de classe en France et dans les colonies, notamment de l’après-Seconde Guerre mondiale — les travailleurs des colonies y ayant sans doute perdu le plus de sang. Or, en démantelant les acquis sociaux depuis des années, en laissant se développer un chômage et une misère considérables dans les colonies, en refusant aujourd’hui de satisfaire des revendications élémentaires, l’État français achève de se discréditer totalement et de déchirer le voile « républicain » qui masquait sa tutelle coloniale.
De plus, si les dirigeants réformistes du LKP et du Collectif du 5 février ont conçu la grève générale comme une grève essentiellement économique, centrée avant tout sur les revendications immédiates, la profondeur, la durée et la dynamique de la grève tendent à déborder ce cadre trop étroit. En particulier, les grévistes sont obligés, pour limiter les privations des masses et ne pas perdre leur soutien, de décider au cas par cas la production et la distribution de certains biens et services, notamment de l’essence, du gaz, de l’électricité… C’est donc la logique de la production et de la distribution contrôlées par les travailleurs eux-mêmes qui est en train de se faire jour spontanément. De même, les marches grévistes et les piquets de grève organisés d’une main de fer par les dirigeants et cadres du LKP et du Collectif du 5 février incluent par eux-mêmes une logique d’auto-organisation, même si les dirigeants font tout pour éviter le débordement du cadre qu’ils ont fixé.
En effet, les principaux dirigeants du LKP et du Collectif du 5 février sont combatifs, mais non moins réformistes3. C’est pourquoi ils cherchent une « sortie de crise » a minima. Les travailleurs et le peuple de Guadeloupe et de Martinique accepteront-ils de mettre fin à une puissante grève générale de quatre à six semaines pour un résultat aussi maigre ? C’est à eux de le décider, mais rien n’est moins sûr, comme l’ont montré les 17-18/02 les premiers débordements par les jeunes et certains grévistes du cadre fixé par le LKP, les émeutes en Martinique le 26/02 ou les 30 000 manifestants qui, réunis le 1er mars à Pointe-à-Pitre pour entendre les dirigeants du LKP, ont exercé une pression telle que ceux-ci n’ont pas pu annoncer leur signature de l’accord sans garanties du préfet. De plus, l’appel à la grève générale sur l’île de la Réunion pour le 5 mars, qui sera massivement suivie, ouvre la possibilité d’une reconduction qui pourrait suivre la voie antillaise, débordant le cadre sans perspective fixé par les dirigeants du front réunionnais. Et, en France même, les travailleurs sont de plus en plus nombreux à vouloir leur emboîter le pas…
En Guadeloupe et en Martinique, la preuve est faite désormais que la véritable satisfaction des revendications est impossible sans radicalisation. En effet, le refus de céder du MEDEF et du gouvernement montre mieux que de longs discours l’impasse du réformisme : même une grève générale de six semaines ne suffit pas pour imposer la satisfaction des revendications les plus élémentaires ! Il appartiendra aux travailleurs de décider la poursuite ou non de la grève si le LKP et le Collectif du 5 février appellent à la reprise du travail. Mais il est clair que la seule façon de gagner vraiment est d’aller plus loin, de radicaliser la grève générale et l’auto-organisation. C’est pourquoi il faut, en s’appuyant sur la puissance même de la grève générale, proposer aux travailleurs de continuer, mais sur la base d’un nouveau plan de lutte, avec de nouvelles méthodes et en exigeant des directions du LKP et du Collectif du 5 février qu’elles les reprennent et les mettent en œuvre :
• Pour la mise en place d’Assemblées générales dans toutes les entreprises en grève, élire des comités de grève et les fédérer à tous les niveaux, par des délégués mandatés et révocables (syndiqués ou non par ailleurs), jusqu’à un Comité central de grève réalisant la démocratie ouvrière combattante. C’est la condition pour que les grévistes puissent contrôler leur propre grève, décider eux-mêmes ce qu’ils sont prêts à accepter de la part de l’État et du patronat et notamment comment ils vont poursuivre leur mouvement, qui ne doit de toute façon pas s’arrêter car la plupart des revendications ne seront évidemment pas satisfaites par le patronat et Sarkozy.
• Pour que les AG et les comités décident d’occuper les entreprises et de les faire fonctionner eux-mêmes pour satisfaire les besoins de la population, en décidant ce qui doit être produit et distribué et comment cela doit l’être. C’est la condition pour empêcher le pourrissement de la grève générale, garder le soutien de la population et développer le sens ultime, révolutionnaire, de l’auto-organisation.
• Pour combattre de façon centrale pour le retrait de toutes les forces de répression de l’État français, dont la présence même est une menace pour toute poursuite du mouvement. Pour leur faire face, les travailleurs et le peuple en lutte ne peuvent compter que sur eux-mêmes et doivent donc développer les moyens de leur autodéfense : c’est la seule solution pour imposer collectivement un rapport de forces dissuasif aux forces de répression, pour éviter le piège d’initiatives isolées et pour limiter les effets incontrôlables de la profusion des armes de contrebande, innombrables dans les Antilles.
Il n’y a pas d’autre solution pour que la grève générale se poursuive et se revigore, en débordant le cadre du réformisme et en évitant le piège de la division tendu par le gouvernement. C’est ce que les révolutionnaires doivent expliquer aux travailleurs, en toute indépendance à l’égard des dirigeants réformistes qui veulent mettre fin à la grève alors que les revendications ne sont pas satisfaites. C’est ce que devraient dire clairement, en particulier, les dirigeants de Combat ouvrier, groupe lié à LO et qui joue un rôle dirigeant dans la CGTG, ceux du CERCASOL et du GRS (liés au NPA) et ceux de Travayé é Péyizan et de l’Alliance ouvrière et paysanne (liés au POI et occupant des postes importants dans plusieurs syndicats, dont FO et l’UGTG). En même temps, la situation montre elle-même clairement qu’une grève générale ne suffit pas, mais se heurte à la question centrale du pouvoir politique. Face à l’État colonial français et à ses valets de l’UMP et du PS, qui ont toujours servi les « Békés » et tous les gros patrons des Antilles, il n’y aura en dernière analyse pas d’autre solution que la prise du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes. À ce stade, les travailleurs antillais ne formulent pas encore consciemment cet objectif, mais ils vomissent depuis longtemps le pouvoir colonial, l’UMP et le PS et font confiance au LKP en Guadeloupe et au Collectif du 5 février en Martinique. C’est pourquoi il est légitime d’exiger des dirigeants ouvriers de ces fronts qu’ils se déclarent candidats au pouvoir et se battent pour constituer un gouvernement provisoire alternatif à celui, discrédité, de l’État français, de ses forces de répression, de ses préfets, de ses conseils régionaux et généraux et de tous ses représentants.
Cela provoquerait évidemment la rupture avec les partis ouvertement bourgeois qui participent à ces fronts, mais qui sont marginaux. Mais la majorité des travailleurs et du peuple appuieraient un tel gouvernement pour la satisfaction de leurs revendications sociales et démocratiques. Ce gouvernement aurait à exproprier sans indemnités ni rachat les grandes entreprises et les grandes fortunes des Békés, à centraliser la planification de la production et de la distribution contrôlées par les travailleurs eux-mêmes. Pour mobiliser toutes les catégories de travailleurs (ouvriers et employés du privé et du public, mais aussi petits paysans, commerçants et artisans, étudiants…) et pour assurer le droit à l’autodétermination du peuple guadeloupéen opprimé depuis des siècles par l’État français colonial, un tel gouvernement aurait à convoquer une Assemblée constituante des travailleurs et du peuple opprimé, qui décideraient ainsi librement du statut du pays, de ses structures, de ses lois, et notamment de la redéfinition radicale, sur une base égalitaire, de ses liens avec la France. Il établirait librement les relations qu’il jugerait utiles avec les pays voisins, notamment Cuba et les autres îles des Caraïbes, le Venezuela et les pays d’Amérique centrale. Enfin, un tel gouvernement devrait s’adresser aux travailleurs et aux peuples des autres colonies et aux travailleurs de France même pour les appeler à le soutenir et engager la même lutte contre l’État français.
Pour soutenir la lutte des travailleurs des Antilles et pour nos propres revendications,
combattons pour l’extension de la grève générale en France
Mais il ne s’agit évidemment pas d’attendre ou de rester spectateurs : c’est tout de suite que nous, les travailleurs de France, devons nous montrer solidaires avec les travailleurs et les peuples de Guadeloupe et de Martinique. Ce ne doit pas être une solidarité abstraite, mais la meilleure aide concrète que nous puissions leur apporter immédiatement, c’est de combattre pour l’extension de la grève générale en France. Car c’est la seule solution pour créer un rapport de forces obligeant le patronat et Sarkozy à renoncer à la répression dans les colonies et à céder sur les revendications là bas comme ici. C’est pourquoi nous devons :
• convaincre nos collègues de travail de participer massivement aux manifestations de soutien à la grève générale en Guadeloupe et en Martinique, et nous battre pour que nos organisations y appellent, mobilisent réellement en ce sens et apportent tout le soutien nécessaire aux grévistes des colonies ;
• tout faire pour le développement des luttes en cours, comme la grève illimitée dans l’enseignement supérieur, la mobilisation des hospitaliers contre la loi Bachelot, les grèves à la Poste, dans le privé pour les salaires ou contre les licenciements, etc.
• mettre en place dans les entreprises et les établissements des comités de préparation de la grève générale, sans attendre la nouvelle « journée d’action » sans perspective des directions syndicales. Il s’agit ainsi d’aider concrètement les travailleurs à aller le plus possible dans leurs mobilisations, jusqu’à la grève reconductible. Il s’agit aussi de créer par l’auto-organisation un rapport de forces politique permettant d’imposer aux directions syndicales qu’elles cessent leurs « concertations » avec le gouvernement, qu’elles imitent les dirigeants syndicaux de Guadeloupe et de Martinique en préparant et appelant dans les plus brefs délais à la grève générale et aux piquets de grève, sur la base d’une plate-forme qui reprenne les principales revendications des travailleurs :
Satisfaction des revendications des travailleurs de Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de la Réunion ;
Non à la répression, retrait immédiat des forces de répression de l’État français de toutes les colonies ;
300 euros d’augmentation mensuelle pour tous ;
Aucun licenciement, aucune fermeture d’entreprise ;
Ouverture des livres de compte et publication des comptes des grands groupes et des dirigeants capitalistes ;
Annulation de toutes les suppressions de postes dans la Fonction Publique ;
Suppression du bouclier fiscal ;
Retrait de toutes les contre-réformes en cours du gouvernement : Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP), changement de statut de la Poste, réforme des lycées, décrets modifiant le statut des enseignants-chercheurs et les concours de recrutement des enseignants, loi LRU, projet de loi Bachelot contre l’hôpital public, fermetures et délocalisations des services publics utiles à la population, etc. ;
Régularisation collective de tous les sans-papiers, arrêt immédiat des rafles et des expulsions.
Le NPA et les autres organisations qui se réclament de l’anticapitalisme et de la grève générale peuvent et doivent combattre pour la mise en œuvre de cette orientation, en prenant résolument les initiatives concrètes. Ils ont déjà appelé à plusieurs manifestations de solidarité avec les travailleurs des Antilles. En revanche, le PS les a boycottées, tandis que le PCF et les principales directions syndicales n’y ont appelé, dans certains cas, que du bout des lèvres, parce qu’ils craignent par dessus tout l’extension de la grève générale en France. Le NPA et les autres organisations qui se réclament de l’anticapitalisme et de la grève générale doivent prendre maintenant, ensemble, à l’encontre de la politique des principales directions syndicales, des initiatives concrètes audacieuses pour préparer les conditions politiques de la grève générale : ils ont une responsabilité décisive dans la situation.
Site : http://tendanceclaire.npa.free.fr — Contact : tendanceclaire.npa@free.fr ou 06 64 91 49 63
1 Cf. notre précédente Contribution (20/02) sur la grève générale aux Antilles et le combat pour son extension en France : http://tendanceclaire.npa.free.fr
2 Cf. le portrait au vitriol de Victorien Lurel, membre du secrétariat national du PS, président de la « région » Guadeloupe, valet du patronat et de l’État colonial, dressé par P. E. Rouyard dans un article publié sur le site de l’UGTG, sous le titre « De quoi Lurel est-il le nom ? », cf. http://ugtg.org/article_758.html
3 Le soutien à une lutte et même à ses dirigeants quand ils ont victimes du mépris ou de la répression des patrons et du gouvernement ne doit nullement empêcher la critique de leur orientation. En l’occurrence, la plate-forme revendicative du LKP, qui regroupe presque tous les syndicats, des partis politiques réformistes (comme le PCG) et d’« extrême gauche » (notamment Combat ouvrier, lié à LO), mais aussi bourgeois (comme Les Verts), ainsi que des associations culturelles, contient une longue liste de revendications élémentaires très justes, notamment sur les salaires, l’embauche des contractuels, les transports, les conditions de vie, le droit à la formation, le droit syndical, la défense des identités culturelles, etc., mais aussi un grand nombre de revendications très contestables, car typiquement réformistes, qui constituent une impasse dramatique pour les travailleurs et le peuple guadeloupéens. Par exemple, le LKP justifie ainsi la revendication de hausse des salaires non par les besoins vitaux des salariés, mais par une prétendue nécessité de relancer « la demande ». Il se prononce pour la « participation des représentants des salariés dans les instances dirigeantes de l’entreprise avec voix délibératives », c’est-à-dire pour l’association des syndicats à la mise en œuvre des stratégies patronales. Il ne se prononce pas pour l’interdiction ou même pour empêcher les licenciements et les fermetures d’usines, mais pour un « plan social » en cas de licenciements, avec « reclassement et formation obligatoire ». Il ne se prononce pas contre les aides publiques aux entreprises privées, mais seulement pour leur « remboursement (…) en cas de licenciement économique ». Il ne se prononce pas contre le travail du dimanche ou même seulement contre son extension, mais pour l’« obligation d’un Accord de Branche ou d’Entreprise avant toute autorisation de travail le dimanche » Alors que la lutte contre les « masters d’enseignement » se développe en France, le LKP demande un « moratoire de 4 ans en ce qui concerne la réforme du recrutement des enseignants, le temps de permettre la mise en place par l’U.A.G. [Université des Antilles-Guyane] des masters de professionnalisation et les sorties des premières promotions ». Il se prononce unilatéralement pour l’« exonération de la taxe foncière au profit des exploitants agricoles sur l’ensemble du territoire », sans distinguer entre les gros et les petits paysans. Il ne se prononce pas pour l’expropriation sans indemnités ni rachat des grandes entreprises, mais ne revendique presque rien au sujet de celles-ci et se prononce pour le « rachat par les Collectivités du patrimoine foncier de Kalenda en vue de la création d’une unité hôtelière de luxe et du reclassement des salariés licenciés d’Anchorage et Kalenda » — alors que ces entreprises se sont enrichies par le pillage et la surexploitation et ont en outre licencié massivement ! Enfin, il ne dit rien contre l’État français et ne se prononce pas pour le droit à l’autodétermination du peuple guadeloupéen, alors même que l’UGTG, syndicat indépendantiste, est la force hégémonique du LKP, dont le porte-parole, Élie Domota, est son secrétaire général. Mais, au-delà de compromis imposés par le cadre d’un front, l’UGTG elle-même, malgré son orientation anti-colonialiste et par là progressiste, est une organisation réformiste. C’est ce que prouve son soutien à l’UNSA-Police, dont elle publie sur son propre site un communiqué qui, sous prétexte de protester contre les faveurs dont bénéficient, de la part des chefs de la police en Guadeloupe, les migrants clandestins riches, se livre à un vibrant hommage… aux « fonctionnaires de la Police aux Frontières » dont l’« action contre l’immigration clandestine est sans exclusive, parce qu’ils sont des professionnels respectueux des lois de la République » (sic ; cf. http://ugtg.org/article_759.html).
