07 avril 2009
Survol de l'histoire du monde 4: Les sociétés guerrières
Introduction générale
Introduction à la 1re partie, "Survol de l'histoire du monde
Survol de l'histoire du monde 1: Les chasseurs-cueilleurs
Survol de l'histoire du monde 2: Les sociétés villageoises
Survol de l'histoire du monde 3: Propagation de l'agriculture
Selon des mécanismes mal connus, mais dont on peut deviner les grandes lignes, (on l'abordera surtout dans la 2e partie, sur l'évolution des sociétés) les sociétés villageoises agricoles voient apparaître les premières structurations d'inégalité sociale.
La complexité des relations entre individus et groupes à travers les structures de parenté se simplifient quelque peu en structures lignagières, les clans. Peut-être cette différentiation sociale est-elle liée à la spécialisation par groupe, entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs, ou selon d'autres spécialisations (types d'agricultures, métallurgistes, etc).
Mais plus vraisemblablement est-elle née d'un processus interne. Des inégalités dans la redistribution, ou dans le système de don-contre-don, entraînent un endettement. Parmi diverses manières de régler ses dettes, l'une ouvre sur la direction que va prendre l'histoire: le débiteur paie sa dette en travaillant sur la terre de l'autre.
Pour l'heure, le débiteur et le créditeur travaillent encore tous deux et possèdent des terres. Mais le processus est enclenché qui séparera les possesseurs des moyens de productions et les travailleurs. Ainsi se forme une couche de la population qui, tout en continuant dans un premier temps ses activités productrices, arrive peu à peu à s'en dégager.
Dans la structure sociale centralisée propre aux sociétés redistributrices, elle profite de cet avantage pour devenir un intermédiaire entre le centre et l'ensemble du groupe, détournant à son profit une part du flux redistributeur, et devenant un centre secondaire, selon un système clientéliste.
Pour maintenir son emprise sur le groupe, pour préserver la structure sociale inégalitaire, et surtout le maintien d'un flux de ressources nécessaire au clientélisme, cette couche de la population libérée du travail se tourne de plus en plus vers une spécialisation guerrière.
Elle se met à piller, extorquer des tributs, rarement conquérir. Le tribut, cette dette forcée par les armes, intègre le peuple vaincu à la société du peuple vainqueur,, sans que les deux groupes qui y participent n'en aient peut-être vraiment conscience. Ainsi se renforcent la complexité et la hiérarchisation de la société, selon des structures coniques aux étages successifs.
Plus tard, l'apparition des peuples celtes, au cours du dernier millénaire avant notre ère en Europe est sans doute le signe de cette transformation, qu'elle soit le fruit d'un développement local ou de la conquête par un autre peuple. Mais c'est là un phénomène tardif, l'Europe suivant lentement les chemins historiques initiés ailleurs: les premières sociétés inégalitaires sont apparues bien avant, aux abords des foyers originels de l'agriculture.
On retrouve les premières traces d'inégalités sociales au Proche-Orient, vers le VIe millénaire. Dans d'autres régions du globe, il est plus difficile d'évoquer une date, mais l'évolution est indéniable. Ainsi la première civilisation d'Amérique, celle de Norte Chico, le long du littoral de l'actuel Pérou au IIIe millénaire, semble donner les premières traces de différenciation sociale, tandis qu'il faudra attendre le 1er millénaire pour l'Amérique centrale avec la civilisation olmèque. En Chine, les différences sont attestées au IIe millénaire, mais vraisemblablement antérieures. En Afrique de l'Ouest, les premiers signes apparaissent avec la civilisation Nok, vers la fin du Ier millénaire.
Bien qu'aucune trace directe n'en fut laissée, il ne fait guère de doute que l'apparition d'inégalités sociales va de pair avec des résistances plus ou moins marquées. On peut les imaginer de trois ordres.
L'une, conservatrice, s'en prend aux inégalités elle-même au nom des sociétés égalitaires antérieures: même lorsque celles-ci ont disparu depuis longtemps, les mécanismes même de redistribution qui légitiment le statut des élites garde trace de ces égalités premières, dont peuvent se revendiquer ceux qui refusent cette évolution inégalitaire.
Une deuxième, plus radicale, et qui parcourt toute l'histoire de l'agriculture, est la fuite: des familles s'exilent, pour éviter le joug des plus puissants. Mais cela reste rare: quitter le groupe est dangereux et des plus incertains, dans ces sociétés où la communauté l'emporte encore très largement sur tout sentiment de liberté individuel ou familial. C'est bien contre ce mode de « lutte » que s'établit le servage, qui lie le paysan à la terre, et à son seigneur. C'est cette fuite encore qui, canalisée, peut servir à nourrir les grandes périodes de colonisations (ainsi la colonisation germanique d'Europe de l'Est au Moyen Age).
Enfin des luttes éclatent, qui ne remettent pas en cause le système inégalitaire, mais son mauvais fonctionnement, lorsque les élites sociales ne jouent pas leur « rôle » de redistributeurs. Ces résistances, comme les luttes au sein des élites, vont être le premier moteur des guerres et pillages, et sont donc inscrites dans la structure même de ces sociétés.
Si les sociétés égalitaires des chasseurs-cueilleurs et des premiers villages agricoles n'ignoraient vraisemblablement pas les conflits, cela restait alors accidentel, et un facteur de déséquilibre social. Désormais, la guerre devient une nécessité, et un facteur d'équilibre dans les sociétés inégalitaires. C'est toujours vrai aujourd'hui.
Mais à mesure que les conflits se multiplient, et que les niveaux hiérarchiques s'accumulent, une nouvelle structure sociale commence à germer au coeur des premières sociétés inégalitaires, une structure avec laquelle on a longtemps confondu l'histoire même, qualifiant les temps qui la précédent de "préhistoriques". Une structure née des conflits internes des sociétés guerrières, et qui va leur donner une forme achevée, la politique. Cette structure a pour nom: l'Etat.
29 mars 2009
Survol de l'histoire du monde: 3 Propagation de l'agriculture
Survol de l'histoire du monde 1: Les chasseurs-cueilleurs
Survol de l'histoire du monde 2: Les sociétés villageoises
Dans un premier temps, l'augmentation des ressources due à l'agriculture va surtout multiplier l'homme. Entre – 10 000 et – 5000, on estime que la population mondiale a décuplé, allant de 5 à 50 millions. Cette croissance démographique va permettre aux sociétés agricoles de remplacer sur l'essentiel du globe les sociétés de chasseurs-cueilleurs, à partir des foyers d'origine.
Cela prend bien des formes. Le mode agricole initial, l'abattis-brûlis, conduit les premières sociétés agricoles à la colonisation et la transformation d'espaces boisés, jusqu'alors marginaux pour les sociétés prédatrices. Parfois l'on chasse les peuples de chasseurs-cueilleurs, parfois on les intègre à la structure villageoise. comme groupe spécialisé.
Parfois, le groupe de chasseurs-cueilleurs, en contact avec des sociétés villageoises, adopte leurs techniques et leur mode de vie.
Avec la diffusion de l'agriculture, l'homme, espèce encore discrète sur la surface de la Terre qu'il peuplait en pointillés, commence à s'étendre en longues tâches de densité accrue sur d'immenses régions du globe. Lui qui jusqu'alors se promenait dans la nature comme dans un jardin dont il cueillait les fruits, lui laissant le soin de leur croissance, s'est immiscé lentement dans ce processus naturel pour l'orienter vers une finalité strictement humaine. Il ne se contente plus de se servir, comme les autres espèces. Il creuse, il bêche, il brûle, il sélectionne. Il n'est plus parmi la nature, il est la nature. Une nature nouvelle, car dotée d'une conscience. Suivons pas à pas ce lent étalement de cette nature nouvelle sur le globe.
Le foyer moyen-oriental diffuse ainsi au cours de siècles, vers l'est jusqu'à l'Asie du Sud-Est, où il rencontre la propagation du foyer chinois; vers le sud à travers l'Afrique aux alentours du Ve millénaire avant notre ère; vers l'Afrique du Nord et enfin vers l'Europe. La propagation à travers l'Inde et l'Europe est peut-être l'œuvre d'un peuple ayant adopté l'agriculture en Asie mineure, les Indo-Européens.
En Amérique andine, la propagation est limitée par les Andes même, et par la forêt équatoriale. Le développement de l'agriculture entraîne dès lors un fort accroissement de la densité de population qui, d'après certains, en fait la zone la plus densément peuplée du globe à la fin du IIIe millénaire avant notre ère, avec la Chine du Nord.
Du moyen fleuve jaune, le Huang He, l'agriculture en Chine s'étend vers les basses vallées de ce fleuve et vers celui du fleuve bleu, le Yangzi Jiang, où elle s'enrichit de deux plantes, le soja et le riz, qui vont soutenir une croissance démographique unique, qui va faire de la Chine la région la plus peuplée au monde au cours des millénaires suivants.
En Asie centrale, et dans certaines régions bordant les côtes et les fleuves du Proche-Orient, le mode social propre aux villages agricoles rencontre un environnement plus favorable à l'élevage qu'à l'agriculture, donnant ainsi naissance à des civilisations nomades, qui vont surtout développer l'élevage des bovins, des camélidés et des chevaux, par quoi ils vont plus tard bouleverser les économies et les sociétés agricoles, développant le commerce et la guerre.
Dès cette époque et jusqu'au XXe siècle, les travailleurs agricoles constitueront la majeure partie de l'humanité.
Dans ces premières sociétés agricoles, la structure sociale est encore relativement égalitaire. Il n'y a pas de propriété privée de la terre.
Si l'on en juge par les sociétés similaires survivantes, il s'agit, chaque année, de redistribuer les terres, selon les besoins et les forces disponibles. C'est une répartition par famille, par « foyer », ce qui peut donc déjà constituer un changement fondamental par rapport à la redistribution individuelle des sociétés prédatrices.
Tout au plus est-il vraisemblable que le statut influe sur l'ordre de la distribution, et quand la qualité des terres est inégale, cette différence peut s'avérer décisive. C'est sans doute là, et dans l'articulation de cette différence avec le système lignagier et celui du don/contre-don qui structuraient les sociétés prédatrices, que va s'instituer une inégalité sociale.
A ce point de bifurcation, l'agriculture et ses puissances productives nouvelles, réalisées à travers le stockage, font vaciller l'organisation sociale qui fut celle des hommes durant des dizaines de millénaires. L'organisation sociale de l'humanité fait comme un faux pas, léger à l'origine, presque indistinct, propre à quelques rares sociétés villageoises. Ce faux pas va faire basculer l'histoire de l'humanité dans l'histoire de la lutte des classes.
30 janvier 2009
Histoire des sociétés I-2
1er épisode: les chasseurs-cueilleurs
Les sociétés agricoles villageoises (à partir approximativement de - 9 000)
Vers – 12000, la Terre connaît la fin de sa dernière glaciation. Les banquises reculent, les océans remontent. La nature se réveille à nouveau là où elle avait dormi, élargissant comme après chaque cycle la palette réduite des espèces des périodes glaciaires. De nouvelles espèces végétales envahissent de nouveaux espaces, attirant vers elles les espèces animales. Mais cette fois, quelque chose de nouveau s'enclenche: l'une de ces espèces animales, l'homo sapiens, sédentarisé, ayant acquis de nouvelles techniques et de nouveaux savoirs, profite peu à peu de ces abondances nouvelles, pour détourner à son profit et se rendre maître de certains processus naturels, afin d'en tirer sa subsistance. Ce phénomène complexe et inédit, c'est l'agriculture.
Il est difficile de dater son apparition, qui est avant tout une lente agrégation de savoirs, de techniques, de spécialisation du travail et de mutations d'espèces céréalières ou légumineuses. Au reste, cela ne concerne qu'un nombre réduit de peuples de chasseurs-cueilleurs, situés en quelques rares points du globe. La chronologie la plus vraisemblable d'apparition des foyers originels est celle-ci: vers -10 000, le Moyen Orient (et sans doute d'abord en Syrie-Palestine). Vers la même époque, en Nouvelle-Guinée. Puis un peu plus tard, disons, vers - 8500 en Chine du Nord, dans les alentours du moyen fleuve jaune (Huang He) et vers la même époque au sud du Mexique. Enfin, à moins qu'il s'agisse de foyers secondaires du dernier nommé, vers – 6000 dans les Andes et vers – 3000 au bord du Mississipi.
L'apparition de l'agriculture ne signifie pas la transformation en société agricole: pour nombre de peuples de chasseurs-cueilleurs, l'agriculture restera longtemps une activité subsidiaire, une sorte de cueillette un peu particulière.
Le progrès technique est naturellement lent, la modification des structures sociales aussi. Les sociétés humaines sont naturellement conservatrices, et de nombreux usages et mécanismes freinent toute modification trop vive. Les débuts de l'agriculture s'intègrent naturellement dans les structures sociales antérieures, formant des villages épars où se déploie un mode de production mi-collectif mi-familial qui maintient par ses processus redistributeurs une approximative égalité sociale.
L'agriculture ne change donc pas par elle-même grand-chose à la vie des quelques groupes qui l'adoptent. A moins que ce soit à cette occasion, mais c'est chose impossible à démontrer, que se forment, autour du caractère semi-familial de la production, les premiers signes du patriarcat, succédant à des sociétés de chasseurs-cueilleurs où, entre hommes et femmes ne s'établissait sans doute aucun rapport de domination, encore que la chose varia vraisemblablement d'un groupe à l'autre. Peut-être aussi, autour de cette même structure familiale est-il apparu les premiers embryons de propriété des moyens de production, en l'occurrence le terrain cultivable. Cependant, il est probable qu'en général, l'attribution des terres se fait encore selon un mode de redistribution annuelle.
Non, ce qui est décisif pour l'histoire des hommes, ce n'est pas directement l'agriculture, mais une technique qui lui est corolaire: le stockage. Apparu avant, par exemple dans des sociétés pratiquant la pêche, cette chasse où le gibier accoure vers le chasseur, il a pour précondition la poterie, qui a d'autres usages, comme le transport et la cuisson des aliments. Selon les dernières recherches archéologiques, elle semble apparaître en effet un peu plus tôt que l'agriculture.
Mais c'est avec cette dernière que le stockage devient indispensable, pour se prémunir des variations saisonnières, et avantageux, car il est plus facile d'augmenter les récoltes que la quantité de gibier ou de cueillette sans menacer l'équilibre écologique.
Le stockage, c'est l'accumulation de biens. Tant que les processus redistributeurs en maîtrisent le flux, son incidence doit surtout avoir permis une augmentation des échanges. Ceux-ci facilitent la spécialisation de la production entre groupes voisins, selon les variations des ressources. Tout en ayant des ressources variées, chacun apporte aux échanges sa richesse, ou plutôt ses surplus: l'un le bois, l'autre le blé, le troisième l'élevage, etc. Les groupes humains, jusqu'alors relativement auto-suffisants entrent en interdépendance.
Il est à noter, sans que l'on puisse le relier avec certitude à cette interdépendance, que les premiers foyers agricoles se signalent par l'adoption d'un complexe agricole qui va au-delà de la seule subsistance: chaque foyer développe dès l'origine au moins une céréale et un légume, mais aussi une plante textile: blé, pois et lentilles, lin au Proche-Orient, millet, chou et navet, ramie en Chine; maïs, haricot, coton en Amérique centrale.
Les plantes ne sont pas seules domestiquées, et l'élevage se développe parallèlement. Au Proche-Orient, hors du cas particulier du chien, qui aurait été domestiqué bien avant, vers -14000, la chèvre, le porc et le mouton sont domestiqués vers – 8000; les bovins un peu plus tard, et l'âne vers le VIe millénaire. En Chine, aux espèces domestiquées sur place comme la poule , le porc et le bœuf, vont s'ajouter bientôt le cheval et le mouton. L.'Amérique centrale n'a pratiquement pas connu de domestication animale, alors que l'Amérique andine a domestiqué le lama, l'alpaga et le cobaye.
14 janvier 2009
Histoire des sociétés I-1
Première partie: Survol de l'histoire du monde
Les chasseurs-cueilleurs (à partir de – 200 000)
Juste la descente du larynx, et l'Histoire commence. Cette légère modification anatomique, qui se produit avec l'apparition de l'homo sapiens, n'est pas la cause de la parole, mais l'étincelle, le catalyseur de réactions en chaîne, mettant en présence divers fruits de l'évolution des hominidés: l'accroissement de la boîte crânienne permettant une complexification de la structure cérébrale; l'habileté manuelle qui permet l'outil, cette matérialisation de la pensée; un langage de gestes et borborygmes vraisemblablement développé par des hominidés antérieurs. Et surtout, surtout: l'immaturité.
L'immaturité de l'adulte humain, c'est le fait qu'il conserve, bien plus que les primates proches, des traits et structures juvéniles. C'est la conséquence de la néoténie, ce ralentissement du développement qui se traduit par une très longue période de gestation et une exceptionnelle longueur de l'enfance. Il en résulte ceci: alors que chez les autres animaux, l'intervention de l'apprentissage dans la détermination du comportement a lieu dans une courte période avant la maturité, et dans des limites variant selon les espèces, l'être humain est lui capable d'apprendre et de modifier radicalement son comportement toute sa vie. « Rester durablement un être en devenir, cette propriété si essentielle à la condition humaine, est sans aucun doute un don que nous devons à la nature néoténique de l'être humain » (Konrad Lorenz, cité par S.J. Gould in « Le pouce du panda »).
Ainsi, de l'immaturité naquit le verbe. La parole articulée, c'est une transmission de signes aux combinatoires infinies, c'est le terreau de la culture, de la transmission du savoir, le sang qui irrigue les veines des sociétés humaines. Non que l'homme à ses débuts dispose d'un langage ou d'un mode de vie bien différents de ses prédécesseurs directs. Au contraire, il est probable que cet être fragile, sans crocs puissants ni griffes, piètre coureur, grimpeur médiocre, consacre d'abord un temps important à sa subsistance. Il est cueilleur, chasseur, charognard, pêcheur. Pendant les 19/20e de son existence, il le reste.
Mais la lente accumulation de savoirs et de techniques, cette planche sur laquelle glisse l'histoire et que savonne le langage, lui permet au fil de 190 millénaires de mieux tirer profit de son environnement. Par un jeu de causes et effets réciproques, la culture libère l'homme de l'asservissement à la subsistance, lui donne le temps des libres échanges où peuvent s'épanouir le langage, les rites, les jeux, les croyances, l'art, les techniques, où l'on se raconte ses découvertes, ses aventures, ses émotions, ses astuces de chasseur, enrichissant une culture qui le libère plus encore des exigences de la survie. Selon certains ethnologues, les sociétés modernes de chasseurs-cueilleurs ne consacrent guère plus de 2 à 3 heures en moyenne à la recherche de la subsistance. Notre société qui s'est un peu vite vanté d'être de loisirs est sur ce point bien en retrait de tels ancêtres.
Cette capacité à tirer de plus en plus profit de l'environnement a plusieurs conséquences, décisives pour la suite de l'histoire: savoir exploiter de nouvelles ressources de son milieu permet aussi à l'homme de savoir exploiter de nouveaux milieux. Et les sociétés humaines, nées dans le Rift africain, s'étendent alors, au gré de lentes migrations, sur toute la surface de la Terre. Les sociétés elles-mêmes s'adaptent à ces nouveaux milieux, formant d'infinies variations. De cette richesse culturelle témoignent un peu les sociétés modernes de chasseurs-cueilleurs qui ne se ressemblent guère que par l'absence de l'agriculture et de ce qui s'ensuivit, comme, par exemple, les Inuits d'Alaska, les Jarawa des îles Andaman, les Penans de Bornéo ou les pygmées Aka du bassin du Congo.
Mais ce meilleur usage des ressources du milieu ouvre, dans les régions les plus favorables, à une suite de mutations lourde d'avenir. En effet, si certains peuples peuvent aller plus loin, d'autres peuvent rester plus près: l'espace vital se réduit, jusqu'au point où l'ancien semi-nomadisme, généralement saisonnier, des premières sociétés laisse la place à une lente sédentarisation. Chaque groupe exploitant moins d'espace, les distances entre eux diminuent. La densité de population augmente en certaines zones, et avec elles les contacts et les échanges. Parmi ces échanges, qui tiennent peut-être autant de l'observation et de l'emprunt que de la communication, il y a celui du savoir et des techniques. Les variations sociales qui, ailleurs, s'étendent au gré des migrations, ici se réduisent par contagion culturelle. Ou plutôt non: les relations entre voisins se fixant en rites, coutumes et parentés, donnent naissance à des sociétés plus complexes. Cela varie donc aussi, mais à l'intérieur.
Cette complexité croissante va encore de pair avec une relative égalité sociale. Les activités prédatrices, chasse et cueillette, ne permettent ni accumulation de biens, ni propriété des moyens de production, ces deux géniteurs des inégalités sociales. Cependant, cette égalité n'est pas un état permanent, mais le produit de mécanismes de redistribution, que l'on étudiera dans la 2e partie.
à suivre: Les sociétés agricoles villageoises.
26 décembre 2008
Histoire des sociétés - Introduction 1re partie
Introduction générale à l'histoire des sociétés
Des griots aux marxistes
Dans les sociétés dites primitives, l'histoire de la "tribu", des origines et événements formateurs, était transmise des aînés aux plus jeunes, souvent par des conteurs spécialisés, dont griots, aèdes et scaldes furent les descendants. Qui sait si l'historien n'est pas le plus vieux métier du monde! Lorsqu'il fut possible de vérifier par d'autres sources (archéologiques ou écrites) la validité de ces traditions orales, on dut bien constater qu'elles ne le cédaient souvent en rien, en matière d'exactitude, aux traditions écrites anciennes. Cela dit toute l'importance qui leur était accordée.
C'est qu'à travers ces récits, les membres du groupe prenaient conscience de leur unité fondamentale, qui allait bien au-delà des circonstances de la vie en commun. C'est par eux qu'ils prenaient conscience d'être partie prenante de l'histoire, dépositaire d'un héritage qui leur donnait force tout en leur rappelant certaines exigences nécessaires à la survie du groupe.
Lorsque les premières inégalités structurelles s'imposèrent, dans les sociétés guerrières, ces récits servirent aussi à légitimer le pouvoir des élites, en décrivant leur généalogie particulière qui en faisait les premiers héritiers du passé, et en glorifiant, dans l'histoire du groupe, les actes des ancêtres de telle ou telle dynastie aristocratique.
Et c'est dans le même esprit, pour sceller l'unité culturelle du pays des Hébreux derrière leur aristocratie religieuse exilée à Babylone, que se formèrent définitivement les récits de la Genèse, issus d'anciennes traditions épiques orales voire écrites, et qui constituent le fondement de l'Ancien Testament.
Avec l'avènement du christianisme, ces récits d'une religion nationale se transformèrent en histoire universelle, tout en perdant tout lien avec la réalité événementielle. Par la suite, l'histoire du monde sera pour les auteurs chrétiens le développement, l'illustration de l'action divine, voire le chemin des hommes vers Dieu, vers le salut et le Jugement dernier. Cette vision téléologique, finaliste de l'histoire continuera sous une forme plus matérielle lorsque les historiens bourgeois commenceront à la décrire comme un long cheminement vers le progrès, les divers degrés de l'élévation vers Dieu devenant les diverses étapes historiques.
Dans la plupart des civilisations non étatisées, l'histoire est un mélange de genre épique sur les origines, et de vision cyclique ancrée dans le rythme des saisons qui organisent le travail agricole: les sociétés vivent et meurent, vieillissent et se régénèrent. Derrière ces visions cycliques s'exprime une forte volonté conservatrice propre à toutes les civilisations anciennes.
L'Inde, constamment morcelée, prise par ses luttes internes, ses guerres incessantes, et n'ayant connut que très tardivement un État centralisé durable, n'accorde guère d'importance à l'histoire, qui ne survit que dans les formes très élaborées des épopées anciennes qui nourrissent les grands mythes hindous.
En Chine, l'histoire du monde a évité toute téléologie, et apparaît surtout comme le déploiement du rapport entre équilibre et déséquilibre. Directement héritière, à travers l'œuvre de Sima Qian (-145/-86), des récits dynastiques anciens, elle reste tributaire de cette vision, mais lie la question de l'équilibre au bon gouvernement central. Là encore, l'histoire est avant tout le moyen de marquer l'absolue éternité et la légitimité de l'Empire, seulement soumis aux allers-retours des principes contraires. L'histoire chinoise traditionnelle n'a pas d'orientation et est plus cyclique que linéaire, mais garde de ses liens avec la "bureaucratie céleste" un indéniable respect pour le relevé circonstancié des faits.
Si la civilisation musulmane s'inscrit dans le contexte monothéiste, universaliste et téléologique décrit plus haut à propos du christianisme, il convient de rappeler que c'est en elle, entre autres à travers l'œuvre de Ibn Khaldoun (1332-1402) que s'exprime pour la première fois une conception évolutionniste et scientifique de l'histoire, fondée sur l'analyse des mécanismes sociaux, et sur les intérêts matériels comme éléments de base de la société, tout en gardant cependant des traits cycliques, liées à l'équilibre et au déséquilibre idéologiques (religieux) des sociétés, particulièrement dans les rapports entre nomades et sédentaires.
Avec l'apparition de la classe ouvrière sur la scène de l'histoire, au XIXe siècle, le marxisme a inscrit au cœur de toutes recherches historiques, au côté de la notion de lutte des classes héritée des historiens bourgeois, le rôle essentiel du développement des forces productives. L'histoire devient avant tout celle des modes de production, et des rapports sociaux.
Il serait vain de reprocher à ces diverses versions de l'histoire de légitimer la société dans laquelle ils sont, ou à laquelle ils aspirent, au nom d'une "objectivité neutre", qui n'est jamais que le terme sous lequel se dépeint l'idéologie dominante du moment. La vérité n'est pas un absolu, mais l'expression historique du niveau de connaissances de son époque.
J'en reviens à la tradition orale des récits de la "tribu": raconter l'histoire de "son" peuple, c'est prendre conscience de son unité, de son inscription dans l'histoire, de sa force et de ses exigences. Aujourd'hui, l'histoire a fait de l'humanité entière la tribu de tout homme. Raconter son histoire, en cherchant la vérité telle qu'elle a été définie plus haut, c'est l'amener à la conscience de l'unité de cette tribu, et de l'histoire dont il est l'émanation actuelle. C'est votre histoire que je vais ici tenter de raconter.
Du sens de la découpe
La variabilité de sociétés humaines dans l'espace et le temps, dont il fut question en fin de l'introduction générale pose un problème pour toute tentative de narration globale: faut-il découper l'histoire selon le sens géographique ou selon le sens temporel? Faut-il préserver l'unité géographique, et donc les processus historiques de chaque région, jusqu'au moment où ils entrent en contact avec d'autres processus? Choix généralement admis, qui découpe en tranches géographiques et culturelles l'humanité, sans vraiment pouvoir rendre compte de leurs interactions, comme de prendre la mesure réelle des différences de rythmes ou de cheminement, et qui permet d'accréditer la vision mécaniste des stades historiques, où toute différence semble destinée à s'effacer dans le grand tout final.
Ou au contraire l'unité temporelle, et donc une vision globale, au risque de perdre le fil, mais afin de rendre compte de la réalité même de l'humanité aux instants successifs?
Les deux visions ont leur légitimité: les sociétés humaines ont connus des destins divergents, et se sont longtemps ignorées, quoiqu'à des degrés bien moindres que ce que l'on a longtemps cru. La première vision, locale, permet de mettre à jour les processus dans leur continuité, et donc de les comprendre. Mais la vision globale, outre qu'elle permet d'appréhender mieux les interactions, souligne la diversité des destins, et rappelle que la nécessité en histoire n'est pas une nécessité initiale, mais le produit même, en formation, de l'histoire. Les sociétés primitives contemporaines des sociétés marchandes de l'âge moderne ne sont pas des sociétés "attardées", mais des sociétés qui jusqu'alors ont échappé à la nécessité globale.
Ne pouvant strictement choisir entre les deux niveaux, il faudra se résoudre aux compromis, entre les approches diachronique et synchronique, du moins entre l'apparition de l'agriculture et la conquête de l'Amérique. Avant, les connaissances ne permettent pas de distinguer les particularités, et l'on s'en tient aux principes généraux. Avec l'agriculture, chaque région du globe entame une histoire propre, mais très tôt des ramifications se tissent qui nous permettront de les suivre pour aller d'un lieu à l'autre, comme elles ont permis à des mondes différents de n'en former peu à peu plus qu'un seul, à l'exception notable jusqu'au XVIe siècle de l'Amérique, restée pour l'essentiel à l'écart des processus historiques mondiaux, malgré des contacts sporadiques. Mais dès cette époque, où l'argent des Amériques extrait par les premiers esclaves d'Afrique fut envoyé en Europe, où il servit, à travers le commerce de luxe, au développement économique de l'Empire de Chine, il ne fait plus guère de doute que l'histoire, tout gonflée qu'elle soit encore de particularismes et de variations, est devenue mondiale.
C'est à cette histoire-là, que vous serez bientôt convié.
22 décembre 2008
Histoire des sociétés - Introduction générale
Au départ, ce blog était conçu, autour de deux axes, l'histoire et la politique.
Ou encore: comment a-t-on fait pour en arriver là? Et comment doit-on faire pour en sortir?
Il y aura toujours un déséquilibre entre ces deux axes, l'axe politique se trouvant, par l'actualité et les débats, nourri (et parfois envahi) de ce qui se passe au-dehors.
L'histoire sera présente sur Divergence de différentes manières: simples narrations, réflexions sur certains mécanismes historiques, mais surtout à travers la publication par épisodes d'un livre en train de s'écrire, une histoire du monde en trois parties.
La première partie, Histoire du monde narration très générale, sera présentée bientôt dans une introduction qui précisera pourquoi il me paraît nécessaire que ce genre de récits, trop rares, s'écrivent et se transmettent.
La deuxième partie, Évolution historique sera cette même histoire, mais abordée d'un point de vue analytique, en cherchant à mettre à jour les mécanismes et contraintes qui ont donné à l'histoire des hommes le sens qu'elle a pris.
La troisième partie, Variations historiques enfin, montrera à travers les variations régionales, comment la structure générale de l'histoire analysée dans la 2e partie a pris forme et a varié, d'une région du monde à l'autre.
Bien que les motifs qui m'ont poussé sur cette voie soient multiples, je veux ici les ramener à deux: l'envie de comprendre, et le plaisir de raconter.
Marxisme et histoire
Le sujet est vaste, et je n'entends pas le développer ici, mais faire quelques remarques:
Bien que qualifié parfois de "matérialisme historique", le marxisme n'a pas à proprement parler développé de théorie générale de l'histoire, du moins pas au-delà d'une conception très générale: le marxisme est d'abord une analyse du capitalisme, et cette analyse est fondée sur une conception de l'homme qui intègre sa dimension historique et lui donne un rôle essentiel.
S'il y a une théorie marxiste de l'histoire, ce serait en généralisant, à partir de l'analyse marxiste du capitalisme, à l'ensemble de l'histoire des sociétés ce qui a été mis à jour dans l'analyse du capitalisme. C'est ce qu'a fait Marx lui-même, mais de manière élémentaire, avec les concepts de "lutte des classes" et de manière plus approfondie, mais quand même très brève, autour de la question du développement des forces productives.
La conception marxiste de l'histoire est fortement marquée par l'époque où Marx et Engels développent leur pensée: le déterminisme scientifique absolu qui règne alors les amène à présenter parfois (et leurs successeurs encore plus) les principes de bases de la philosophie marxiste de l'histoire comme des "lois". Je reviendrai plus tard sur cette question, mais afin de comprendre l'orientation qui sera prise, je dirais que lorsque l'on quitte le terrain bien solide des sciences "dures", vers les sciences humaines, (histoire, sociologie, psychologie), etc., le terme de "lois" n'est plus approprié et il est plus juste de parler de contraintes, ou de tendances.
D'autre part, la connaissance de l'histoire ancienne était encore très embryonnaire à leur époque, et particulièrement eurocentrée. Depuis, la connaissance historique a fait de considérable progrès, entre autres sur la pression du marxisme, dans l'analyse de l'histoire des sociétés, de l'économie, des cultures. La vision eurocentrée a fortement reculé, bien qu'elle reste encore très présente dans nombre d'analyses historiques.
L'idée même qu'il puisse exister une conception générale de l'histoire est combattue par de nombreux historiens, pour qui aucune théorie générale ne peut rendre compte de la diversité, de la complexité, des variations et des accidents de l'histoire. L'idée même de "stades de l'histoire", très généralement admise à l'époque de Marx et Engels, n'est plus guère présente aujourd'hui. L'histoire, à mesure qu'elle progresse dans sa connaissance des faits, semble perdre sens et unité.
Les limites de la conception originelle du marxisme concernant ces stades peut peut-être déjà se sentir dans cette contradiction: alors que le marxisme affirme que la base de l'histoire est économique, en premier lieu la production de la subsistance, les différents "stades" de l'histoire traditionnellement utilisés, "esclavagisme", "féodalité", en plus d'être tirés de l'histoire de l'Europe, et peu extensibles à l'histoire dans son ensemble, se réfèrent à des statuts juridiques. Il y a bien sûr des liens étroits entre droit et économie, mais pas au point qu'à chaque mode de production corresponde un et un seul type de lien juridique entre les classes.
L'esclavage est de toutes les époques, et si son rôle n'est déterminant dans la production que dans un certain type de sociétés - en gros, mais on nuancera fortement plus tard- dans la grande production agricole orientée vers le commerce, que l'on trouve aussi bien dans les civilisations étatiques de l'Antiquité que dans l'Amérique du XIXe siècle, il n'est jamais le seul lien juridique, ni même le principal. Rappelons qu'à l'époque de Marx, et longtemps encore, on a considéré que l'économie de l'Égypte ancienne était fondée sur l'esclavage. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien. Si l'esclavage a souvent eu un rôle économique important, c'est plus dans le commerce, le commerce de luxe en l'occurrence, que dans la production.
Quant à la notion de féodalité, son contenu n'a cessé de se modifier et de se nuancer à mesure que la connaissance de l'histoire ancienne s'approfondissait. Là encore, le problème est que les tentatives de généralisation de l'histoire partent trop souvent de l'Europe. Je montrerai dans la troisième partie combien l'Europe était peut-être la région du monde la moins appropriée pour analyser les mécanismes généraux de l'histoire, du moins avant le capitalisme, parce qu'elle a toujours été, à des degrés divers, la bâtarde de processus historiques se formant ailleurs.
Science contemporaine et histoire
L'une des principales critiques faites à toute vision globale de l'histoire tient à son aspect "téléologique", orientée vers un but, vers une finalité. Ce qui serait contraire au matérialisme, qui exige que les processus matériels produisent leur lois, et non l'inverse .
On se contentera ici de dire que la dialectique surmonte aisément en principe ce problème en affirmant que l'histoire produit ses propres lois: le nécessaire produit du contingent, et inversement. C'est bien sûr plus complexe, mais cela nous entraînerait trop longuement vers les questions du déterminisme, du hasard tant dans son rapport à la nécessité que dans la forme qu'il a prise dans la science contemporaine, questions sur lesquelles nous reviendrons ailleurs.
Ce qu'il importera ici de déterminer, c'est comment l'histoire produit ses propres nécessités. Et c'est là que certains problèmes de la science moderne, autour de l'auto-organisation de la matière, du chaos, de l'espace des phases, etc, peuvent nous aider à saisir l'histoire créant sa nécessité.
La rubrique à venir, consacré au rapport entre science et histoire, expliquera dans quelles limites et sous quelles formes les outils de la science "classique" peuvent être utilisés dans les sciences humaines, et en particulier en histoire. Et c'est la seconde partie de l'histoire des sociétés qui en fera usage.
Contraintes générales de l'histoire
Pour comprendre l'histoire de l'homme, il faut d'abord partir du fait qu'il s'agit d'une espèce animale. Ce qui signifie qu'il est soumis aux deux contraintes majeures de toute espèce: la survie et la reproduction. La deuxième contrainte a surtout des conséquences au niveau du comportement individuel. Bien évidemment, elle a un rôle dans l'histoire, mais, hormis dans les premières sociétés où les premiers liens de parenté lui sont en partie liés, cela reste secondaire, et ne sera pas abordé dans ce qui reste une approche très générale de l'histoire. C'est la première contrainte, impliquant le rôle majeur de la production de subsistances, qui constitue la contrainte de base de l'histoire.
L'homme se distingue néanmoins de la plupart des espèces voisines par son comportement social complexe, et par l'importance de l'échange, et cela à tous les niveaux de son existence, donc aussi dans la production des subsistances. Celle-ci, fondée sur un besoin biologique est donc toujours une activité sociale, et ce sont les contraintes propres à la production sociale des subsistances qui constituent les fondements des divers types de sociétés au cours de l'histoire.
Ces contraintes impliquent que toute société humaine est tenue à les respecter, sous peine de disparaître. Mais il existe bien des manières de respecter ces contraintes, et les sociétés humaines ont ainsi produit, pour un même mode de production, des organisations politiques et culturelles très variées.
Cette variété est cependant limité par deux tendances: une tendance liée au principe du "moindre effort": parmi tous les types d'organisations accessibles à un mode de production donné, celles qui permettent de satisfaire la production de subsistance en dépensant le moins d'énergie auront tendance à être favorisées, bien que ce ne soit pas nécessaire. L'autre tendance tient à ce que, plus une société développe sa production, plus elle sera en mesure de s'imposer aux autres, et donc d'étendre son organisation sociale, son mode de production, sa culture.
La tendance du "moindre effort" joue surtout un rôle essentiel dans les premières sociétés de chasseurs-cueilleurs, à cause de la variabilité des conditions d'existence, liée entre autres aux variations écologiques et climatiques. Elle permet de tenir "en réserve" suffisamment de capacité de production pour faire face aux périodes les plus difficiles.
Par contre, à partir du moment où l'effet de cette variabilité est fortement atténuée, par le stockage entre autres, c'est surtout la deuxième tendance qui va jouer un rôle essentiel, dans l'adoption progressive d'un mode de production, et d'une organisation sociale dans des espaces géographiques sans cesse croissants, jusqu'à ce que le développement de sociétés marchandes intègre dans un seul ensemble économique les différentes régions du monde, que la société capitaliste va tendre à unifier en un système global.
Cette dernière remarque rappelle quelque chose d'essentiel dans la narration comme dans l'analyse de l'histoire: les sociétés humaines se sont dispersées à travers le monde et ne sont pas de sociétés fermées: si, en première approche, il faut les appréhender comme des systèmes fermés, pour mettre à jour leur dynamique propre, leur destin n'est compréhensible que dans leurs relations avec l'extérieur: aussi bien l'environnement naturel que les autres sociétés.
