Divergence

Pour le réalisme révolutionnaire

23 décembre 2008

Qu'est-ce que le centralisme démocratique?

Sommaire du blog
Qu'est-ce que les FAQ de Divergence?

Pourquoi cette question?

Le terme même de centralisme démocratique évoque la caricature qu'en firent les staliniens, et particulièrement le PCF.  Il sert d'autant plus de repoussoir aux yeux des éléments désorganisés, des jeunes qui cherchent des moyens de lutte, que bon nombre d'organisations révolutionnaires, trotskistes ou non, ont elle-même caricaturé ce grand principe.

D'autre part, le problème est trop souvent résolu en apparence par l'appel à la formule: démocratie dans la discussion, unité dans l'action. La démocratie semble l'élément de liberté, le centralisme l'élément d'efficacité, et il ne s'agirait que d'user du juste dosage.

Problèmes

La difficulté de déterminer une réponse exacte à cette question tient à ce que cela dépend fortement des circonstances: il est des moments où dans la vie d'un parti, la nécessité de faire bloc au cours de l'action peut justifier un resserrement de la démocratie, au profit d'une action centralisée, et d'autres moments où il faut accepter, pour le bien du parti, un certain désordre démocratique.

L'histoire des organisations révolutionnaires a montré, maintes fois, que la perception des circonstances étaient régulièrement faussée par les directions bureaucratisées pour justifier une application erronée des principes du centralisme démocratique, et en particulier en invoquant une prétendue urgence, et l'imminence sans cesse répétée de la révolution.

Si, avant Lénine, le principal problème fut l'absence d'unité dans l'action, il n'est guère douteux que par la suite, c'est surtout le manque de démocratie qui posa problème dans les organisations se réclamant du bolchévisme. L'absence d'unité, de centralisme étant surtout la raison pour laquelle nombres d'organisations "alternatives" ne seront jamais capables de jouer un rôle décisif dans la révolution.

Mais le premier problème est que les deux termes sont vécus comme opposés. Or ils ne prennent vraiment sens qu'en présence l'un de l'autre.

La démocratie a pour fonction de déterminer l'orientation du parti, de choisir quelles décisions doivent être prises. Sinon, elle n'est que bavardage vain. Le respect de la démocratie suppose le respect des décisions prises démocratiquement. Un parti qui prendrait des décisions démocratiquement, mais  appliquerait aussi bien, au gré du bon vouloir des membres, les décisions adoptées par le processus démocratique que celles qui ont été rejetées au cours de ce processus, ne serait pas un parti démocratique, ce serait une farce. Sans centralisme, pas de démocratie réelle, juste sa mise en scène. Le centralisme, c'est la démocratie en action.

Le centralisme, ce ne sont pas des "ordres d'en haut" comme aiment le dépeindre les "anti-autoritaires", et comme le vivent trop d'organisations. C'est réunir en une seule orientation les actions dispersées des révolutionnaires et de la classe ouvrière. C'est aller vers l'unité. Or le chemin qui mène à cette unité, c'est la démocratie. Les libres discussions, par leur développement et leurs profondeurs sont le meilleur moyen d'affaiblir les divisions, de chercher une voie commune.

C'est à travers leur intervention libre dans le processus démocratique que des idées et des militants à l'origine extérieurs  au parti peuvent être intégrés à celui-ci et l'enrichir. L'unité n'est pas un état idéal, mais un processus d'unification: plus il y a de différences initiales intégrées dans l'unité par le fonctionnement démocratique, plus cette unité est forte, signifiante, efficace. Sans démocratie, l'action du parti est inefficace. La démocratie est le centralisme en action.

Cette approche dialectique des deux termes en présence permet de mieux aborder les questions concrètes du fonctionnement, qui ne sont généralement abordées que défensivement, selon le principe que trop de centralisme tue la démocratie, ou que trop de démocratie rend l'action inefficace. C'est le contraire qui est vrai.

Cela suppose qu'il faut aborder ces problèmes à l'inverse: le bon fonctionnement démocratique et centralisateur du parti repose sur une démocratie maximale et un centralisme maximal. 

Ces maxima, cependant, restent dépendants des circonstances.

Cela signifie qu'il faut avoir les outils de la démocratie et du centralisme les plus aiguisés, et apprendre à les utiliser au bon moment.

Enfin,  le bon fonctionnement du centralisme démocratique influe sur le rapport entre le parti et les masses: la démocratie est le moyen pour le parti d'être nourri par l'action des masses, d'être en phase avec les éléments les plus dynamiques des travailleurs, de ne pas être un objet isolé, condamné à flotter au gré des vents:  la démocratie enracine le parti dans la lutte des classes.

Le centralisme, lui, est le moyen par lequel le parti peut être utile aux travailleurs en luttes, en leur fournissant les orientations qu'ils recherchent et demandent , en lui fournissant les cadres qui peuvent organiser son action en vue de la réalisation de leurs revendications.

Le centralisme démocratique est l'outil par lequel la force sociale des masses se transforme en une force politique, par lequel elle prend conscience d'elle-même, par lequel elle arrive à maturité, par lequel elle devient réalité.

Enjeux

L'efficacité du centralisme démocratique est la première condition de la réussite d'une organisation révolutionnaire: une ligne politique erronée peut être corrigée dans une organisation démocratique, une ligne juste finit tôt ou tard par être  abandonnée par une organisation bureaucratique.

La construction du parti révolutionnaire ne pourra se faire qu'en intégrant de nombreux "inorganisés" qui aujourd'hui se tiennent à l'écart de toute organisation, à cause de la caricature qui est faite du centralisme démocratique.

La question du centralisme démocratique va bien au-delà du parti, car elle pose le problème des rapports du parti avec les masses, et de l'État ouvrier. Non qu'il faille attendre du parti d'être une société communiste en miniature, ni que la classe ouvrière observe la discipline centralisée des moments de crise: les fonctions sont différentes, et donc les organes aussi. Mais le mécanisme en  jeu dans ces trois niveaux: parti, classe, État, est le même.

 

Éléments de réponse

La démocratie est le sang du parti révolutionnaire, le centralisme est sa charpente osseuse. Le corps du parti ne peut vivre qu'avec les deux.

Puisqu'aucune définition ne peut être précisément donnée sans tenir compte des circonstances, mais qu'il est indispensable que ces circonstances ne servent pas de prétexte à un dévoiement du centralisme démocratique,  il faut apprendre, à travers les expériences passées, à analyser correctement la situation en rapport avec le centralisme démocratique.

Il ne peut s'agir ici que de donner des pistes, sur lesquels il faudra revenir plus en détail.

Éléments d'analyse des circonstances:

La situation politique: en l'absence de situation révolutionnaire, c'est-à-dire du moment où la situation de la prise du pouvoir par les travailleurs est concrètement posée, la plus grande démocratie doit régner au sein du parti.

Un autre facteur est le rôle que joue le parti dans les actions de masse: quand ce rôle est dirigeant ou sur le point de l'être, il faut prendre garde de ne pas l'affaiblir en mettant l'accent sur ses divisions. Mais quand il est trop faible pour pouvoir influer sur le déroulement concret, au jour le jour, des luttes des masses, aucune limitation de la démocratie n'est justifiée.

Un parti jeune, ou disposant d'une direction peu expérimentée, est particulièrement menacé de commettre des erreurs. Seul un fonctionnement démocratique permet de corriger ses erreurs, seul il peut lui permettre de grandir en relation avec l'activité des masses.

Enfin, l'action de l'État bourgeois est un élément déterminant: là où il utilise la répression directe, dans une dictature, le fonctionnement démocratique est limité par la force des choses. Mais tant que, pour des motifs qui lui sont propres, ou par peur de la réaction des masses, l'État bourgeois laisse une liberté formelle, une liberté d'expression, aucune limitation de la démocratie n'est fondée.

De ses quatre critères, et il en est sûrement d'autres, il apparaît clairement que dans la situation actuelle,  où la question de la prise du pouvoir ne se pose pas concrètement, ou aucun parti révolutionnaire ne joue de rôle important, sauf ponctuellement, où la plupart d'entre eux sont relativement neufs, où l'État bourgeois, tout en préparant la répression, laisse encore un très grand espace d'expression, du moins dans les pays impérialistes, l'accent doit être mis en premier lieu dans le fonctionnement démocratique du parti.

Outils et écueils de la démocratie

L'outil principal de la démocratie, c'est le militant: son esprit d'analyse, son indépendance d'esprit, sa culture politique, son expérience, sa capacité à avoir une pensée cohérente et claire, et à la présenter aux autres, ses échanges avec les autres militants et en dehors du parti.

Tout cela doit être encouragé, facilité, une base matérielle doit être donnée, principalement à ceux qui ne peuvent trouver de  tels appuis dans leur milieu.

Sans cela, quelles que soient les garanties fonctionnelles, la démocratie restera aux mains de ceux qui arrivent au parti les mieux formés, c'est-à-dire avant tout les intellectuels.

Les déformations bureaucratiques ont toujours été liées à un faible niveau politique des militants, à sa méconnaissance des risques de dévoiement du centralisme démocratique, à l'isolement du parti (la "forteresse assiégée").

L'idolâtrie de l'action "pour l'action", en dehors de tout implication réelle dans les luttes existantes a toujours été un moyen de limiter la démocratie interne. Il ne faut certes pas perdre son temps en discussions stériles. Mais la stérilité des discussions, surtout dans la période actuelle, est bien moindre que ce que voudraient croire les adversaires bureaucratiques du centralisme démocratique. Et l'action n'a de sens que lorsqu'elle est réellement efficace, pas lorsqu'elle sert à masquer le dysfonctionnement interne, et à détourner les militants d'un regard critique sur celui-ci.

L'urgence, qui prend appui sur une dramatisation des circonstances, et sur le désir bien compréhensible des militants que le grand moment soit enfin arrivé, a toujours servi à museler la démocratie interne. La méconnaissance de l'histoire renforce ce risque, car elle conduit à juger comme exceptionnelles les situations que l'on vit. Et l'usage de l'argument d'exception est une des bases de la bureaucratisation.

Le militant doit être ce qui relie le parti à l'extérieur, ce par quoi il s'enracine  dans la réalité sociale. Il faut pour cela que les racines soient fortes et diverses, et non de simples excroissances d'un parti monolithique.

La structure du parti doit favoriser les échanges libres entre les militants, depuis les forums du net jusqu'aux assemblées et aux réseaux divers qui peuvent parcourir l'organisation dans son ensemble.

Le droit de tendance, c'est-à-dire le droit d'un groupe de militants de s'organiser pour défendre un point de vue particulier au sein du parti est évidemment essentiel et n'a pas à être craint. Et cela bien que l'apparition de tendance  ne soit jamais  un bon signe.

Mais pour deux raisons opposées, qui peuvent se mêler: soit cela manifeste la difficulté, ou le refus, de certains de participer au réel effort d'unité qu'est le fonctionnement démocratique du parti. Dans ce cas, si ce dernier fonctionne réellement bien, la formation d'une tendance a pour effet d'isoler ceux qui ne participent pas effectivement à l'unité du parti, et donc de rendre sans danger ceux qui se mettent d'eux-mêmes à l'écart, et en mettant cela en évidence, peut les aider à en prendre conscience et n'est en tout cas pas un danger: dans ce cas, la tendance est le remède même au problème qu'elle constitue.

Soit l'apparition de tendance est le signe d'une réaction à un dysfonctionnement du centralisme démocratique, et dans ce cas, la tendance est en soi bénéfique, et peut aider à régénérer le parti.

Seules des circonstances exceptionnelles peuvent limiter ce droit. Là encore, il faut bien se rappeler l'habitude des directions bureaucratisées de faire de l'exception la règle. Là encore, le seul remède est une formation politique sérieuse, une connaissance des expériences passées, et une capacité d'analyse critique.

 

Outils du centralisme

Un centralisme fort, ce n'est pas un centre fort, mais un processus de centralisation fort. L'autonomie des sections, comités, de toute sous-structure,  peut se justifier dans tout ce qui concerne les situations particulières, mais il faut encourager au maximum la participation de ces sous-ensembles à l'effort commun. L'autonomie, oui, mais dans l'intervention, la participation de chacun au processus démocratique centralisateur, non dans la mise à l'écart.

L'organisation centralisée n'est pas une organisation hiérarchique (sauf dans certaines circonstances exceptionnelles, une fois encore), une suite de rapport entre chefs et subordonnés, mais un rapport de délégation, de représentation,  qui est mouvement vers le centre, non vers le haut. Sans délégation, la participation de la périphérie aux activités centrales se réduirait aux situations, forcément rares pour des raisons matérielles, où tous peuvent se rassembler. La délégation est donc un instrument de participation aux activités centrales, permet à la périphérie d'y jouer un rôle important. 

L'organisation d'un parti ne se mesure pas aux nombres de niveaux, mais à leur adéquations aux possibilités réelles de rassemblement. Si on délègue trop, c'est-à-dire y compris là où il serait possible de s'en passer, ce n'est bon ni pour le centralisme ni pour la démocratie. Si on délègue trop peu, c'est-à-dire où on limite les possibilités de participation, même chose. Là encore, il n'y a pas de réponse toute faite, valable pour toutes les circonstances.

Évidemment, cela n'a de sens, tant démocratique que centralisateur que s'il y a bien représentation: ce qui suppose contrôle par ceux qui délèguent, contrôle signifiant possibilité de revenir sur la délégation, et information complète, aussi bien du délégué vers ceux qu'ils représentent que vers ceux auprès desquels il est délégué.

 

 

Citation

"Démocratie et centralisme ne se présentent pas du tout dans un rapport invariable. Tout dépend des circonstances concrètes, de la situation politique du pays, de la force du parti et de son expérience, du niveau général de ses membres, de l'autorité que la direction a réussi à gagner. .. L'équilibre entre démocratie et centralisme s'établit de lui-même au cours de la lutte réelle, par moments il est brisé, et puis il est rétabli."

(Léon Trostky, aux rédacteurs de Socialist Appeal, 1937)


Questions connexes
Formation politique des militants
Parti et classe
Bureaucratie

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17 décembre 2008

Qu'est-ce que les FAQ de Divergence?

Pourquoi cette question?

La rubrique "FAQ" reprendra en fait deux types de questions: celles qui me semblent constituer des éléments fondamentaux de la lutte, des questions qu'il serait utile de se poser (comme celle de la classe ouvrière, ce qu'est vraiment ce fourre-tout de "petite-bourgeoisie", etc).

Et des questions que l'on pose souvent aux révolutionnaires, que ce soit sincèrement ou comme critique détournée. (du genre "Pourquoi n'y a-t-il pas l'unité des révolutionnaires, des travailleurs", "La conception bolchévique de la révolution ne conduit-elle pas à la dictature", etc..)

Si vous avez des idées, les suggestions sont toujours bienvenues.

Problèmes

N'étant ni un militant de longue date, ni un théoricien formé, je ne suis évidemment pas le mieux qualifié pour donner ces réponses: elles constitueront donc avant tout une première approche, une tentative de cerner le problème, et la rédaction de ces FAQ sera vraisemblablement en évolution constante.

Enjeux

Le type de questions abordées dans les FAQ seront des questions qui se posent quotidiennement dans la lutte, dans l'analyse. Ou plutôt, et c'est là le problème, qui ne se posent plus, ou sont rapidement évacuées, parce que l'on croit que la réponse est évidente.

Ces fausses évidences entraîne aussi bien des malentendus dans les débats que des faiblesses dans la réponse à l'activité idéologique de la bourgeoisie.

Définir, c'est trouver un point de départ commun, à partir duquel on peut employer un langage commun. Je crains que certains conflits au sein du mouvement révolutionnaire se soit entretenu par ce genre de malentendus.

Éléments de réponse

Histoire de rendre sa lecture plus facile, et de structurer des domaines qui, par leur importance, et par ma propension aux précisions, nuances et au bavardage, risqueraient de partir en tous sens, les FAQ devraient à peu près suivre la structure définie ici par les titres.

Citations

Cette partie des FAQ sera évidemment facultative.  Une citation permet parfois de revoir les choses de manière allégée, ou différente, ou de signaler sommairement l'importance de la question ou l'orientation donnée à la réponse.


Questions connexes

Sous ce titre seront repris aussi bien d'autres FAQ, passées ou à venir,  que des développements dans divers articles.

Posté par charp à 14:16 - FAQ - Bases du marxisme - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Qu'est-ce que la classe ouvrière?

Pourquoi cette question?

Le terme de "classe ouvrière" est une fausse évidence typique. Très utilisé dans la théorie marxiste, la propagande et l'orientation des combats, tout le monde a l'air de savoir ce qu'il veut dire. Il n'en est rien. Et je ne tente ici que d'en donner une définition possible, qui évoluera sans doute au fil du temps, des critiques apportées, etc.

Problèmes

Le problème vient du fait que, à l'époque de Marx et Engels, le terme de "classe ouvrière"  est à peu près synonyme de "ensemble des ouvriers", c'est-à-dire des travailleurs manuels de la grande production, avec comme "type" l'ouvrier métallurgiste ou le mineur; et aussi synonyme de "prolétariat", terme essentiellement utilisé par les marxistes et qui regroupe ceux qui possèdent la double caractéristique suivante:

- créer de la valeur, et ne recevoir en échange du travail qu'une partie de cette valeur, le reste constituant le profit. C'est la définition économique, leur place dans le processus de production, le profit étant la base unique de l'économie capitaliste.

- ne posséder que sa force de production ("ses bras") et en être ainsi réduit à vendre sa force de travail pour vivre, c'est-à-dire devenir un salarié. C'est la définition sociale, ce qui détermine les rapports de production entre ouvriers et bourgeois.

La bourgeoisie étant définie a contrario par l'ensemble de ceux qui accaparent le profit, parce qu'ils possèdent les moyens de production. (notez ce "parce que": il montre un lien possible entre ces deux caractéristiques. On y reviendra dans un autre article)

Si cette approximation est encore valable pour les pays récemment industrialisés, elle pose problème dans les pays d'industrialisation plus ancienne, comme l'Europe, les États-Unis et le Japon.

En effet, à l'époque de Marx et Engels, la plupart des gens soit avaient les deux caractèristiques du prolétariat, soit n'en avaient aucune.

On pouvait, dans les grandes lignes servant à l'analyse et à l'orientation stratégique, négliger ceux qui ne possédaient que l'une des deux. Bien qu'il existe des personnes ne possédant que la 1re caractéristique (les petits paysans, par exemple, ceux qui sont payés "aux pièces"), c'est surtout ceux qui ne possèdent que la seconde qui posent problème, parce que leur nombre n'a cessé de grandir dans les pays industrialisés.

Et cela suite à plusieurs processus corrélés:

- la complexification du processus de production, qui oblige le "patron-bourgeois" d'origine à être aidé dans l'organisation de celle-ci. Cela concerne non seulement les cadres (et la différentiation entre "patron"(dirigeant) et "bourgeois"(possédant)), mais aussi une part importante  des tâches des "employés de bureau".

- la difficulté croissante de "réaliser" le profit: en effet, pour que le capitalisme fonctionne, il ne suffit pas de faire de profit, il faut aussi le réaliser, c'est-à-dire vendre: c'est cette difficulté qui est à la base de la crise actuelle. La complexité croissante des marchés, et l'aggravation de la concurrence là encore exige l'embauche par la bourgeoisie d'un grand nombre de salariés qui s'occupent de cette réalisation: c'est le cas encore de bon nombre d'employés, chargés d'organiser la vente et les transports, c'est le cas des "commerciaux", du marketing,  ou encore des camionneurs, etc.

la part croissante de l'État dans l'économie capitaliste: il en résulte une croissance des "pouvoirs publics" qui constituent une masse très importante des salariés actuels, bien qu'en termes économiques stricts, ils ne créent aucune "valeur".

- L'impérialisme: les capitalistes des pays impérialistes n'accaparent pas seulement le profit réalisé dans leurs usines, par les moyens de production qu'ils possèdent, mais aussi une part du profit réalisé ailleurs, grâce à des prix d'achat des matières premières largement inférieurs à leur valeur, cette distorsion de "l'offre et la demande" reposant sur le pouvoir politique, militaire des pays impérialistes. Là encore une partie du travail des employés intervient dans l'organisation pratique de cet accaparement, à travers le transport et les achats. Néanmoins, ce dernier processus n'intervient dans le cadre de l'évolution de la classe ouvrière que lié à la complexité croissante de la production.

Enjeux

- La croissance des couches sociales ne possédant pas la double caractéristique a été, et est encore, un argument pour prétendre que le marxisme est "dépassé", et que la "classe ouvrière" ne peut ou ne doit plus jouer le rôle central. Cet argument se base volontiers sur des éléments prétendument "objectifs", entre autres statistiques, en oubliant que ces statistiques et autres instruments de mesure sont basés sur la vieille signification de "classe ouvrière", ou sur des définitions ambigües. Il sert généralement à masquer des virages opportunistes,(les nouvelles avant-gardes, etc)  comme des replis sectaires ou ouvriéristes (seule la classe ouvrière au sens ancien est révolutionnaire), et entretient le défaitisme.

- le choix des moyens de lutte dépend du rôle dans la production: la grève n'a pas la même portée dans une grande industrie ou dans la fonction publique, sans parler des enseignants ou même des étudiants

- la conscience de classe constitue l'élément subjectif fondamental de la lutte révolutionnaire. Les ambiguïtés du sens de la classe ouvrière constitue un obstacle, entretenu par le fonctionnement idéologique de la bourgeoisie. La proportion de ceux qui se définissent eux-mêmes comme "ouvriers" est en baisse constante dans les pays de vieilles industrialisation

- la bourgeoisie jouera au maximum, tant quelle le pourra, des différences de conscience, de conditions, et donc d'intérêts entre les différentes couches de la classe ouvrière, alors que les révolutionnaires doivent mettre en avant ce qui les réunit.


Éléments de réponse

Si la classe ouvrière joue un rôle central dans la lutte révolutionnaire, et la construction de la société transitoire, c'est essentiellement pour trois raisons:

- son rôle dans le mode de production (1re caractéristique du prolétariat) qui fait qu'elle constitue la base du capitalisme, et donc que son opposition au capitalisme détruit les fondements de celui-ci (contrairement à d'autres classes sociales : petits-bourgeois, enseignants, fonction publique en général, soins de santé, etc..). C'est ce qui explique l'importance de la grève comme moyen de lutte de base (et sa faible efficacité pour les autres catégories sociales)

- la nécessité pour la bourgeoisie d'augmenter toujours son profit, et donc de baisser les salaires réels moyens, seuls sources de revenus des travailleurs, ce qui rend irréconciliables les intérêts des travailleurs et des bourgeois, alors que les autres couches de la sociétés ont des intérêts communs avec les uns et/ou les autres.

-  la concentration du travail dans les grandes entreprises, et la pression générale sur les salaires, conduit la grande masse des salariés à partager les mêmes conditions de vie et les mêmes intérêts, comme à prendre conscience dans la lutte de la puissance qu'ils représentent: la classe ouvrière est l'instrument -et l'une des  bénéficiaires -de la lutte révolutionnaire déjà par sa masse et son unité de fait.

Or, le développement du capitalisme et l'aggravation de la crise de surproduction entraîne la grande masse des salariés, y compris ceux qui ne correspondent pas à l'ancienne définition de "classe ouvrière", à partager ces trois caractéristiques.

- L'aggravation de la crise de surproduction rend vital pour le capitalisme à la fois de réduire les coûts liés à l'organisation du travail et à la réalisation du profit, et en même temps d'utiliser au maximum les salariés chargés de ces tâches.

- L'automatisation et l'informatisation des tâches rend de plus en plus floues (sans les effacer bien sûr)  les distinctions entre travail "manuel" et "intellectuel" qui fondait la différence entre employés et ouvriers. Les employés, de l'État ou du privé, sont eux aussi concentrés  dans des lieux uniques, avec des conditions de travail similaires, favorisant ainsi la conscience de classe.

Le capitalisme a donc une fois encore apporté par son propre développement la réponse aux problèmes qu'il crée:

Réponse provisoire

La classe ouvrière, aujourd'hui, ne se définit plus seulement par les deux caractéristiques de la notion de prolétariat dans le marxisme ancien, qui en constitue toujours la base, mais par les trois caractéristiques qui en définissent le rôle dans la lutte
- son opposition au capitalisme sape les bases de celui-ci
- la bourgeoisie est forcée de s'attaquer à elle pour augmenter, non plus seulement le profit mais le taux de réalisation du profit (rapport vendus/invendus et prix/valeur), rendant leurs intérêts irréconciliables

- elle constitue la grande masse des salariés, unis par leurs conditions de travail et leur concentration

Si l'on veut que le terme de "classe ouvrière" garde un sens, et une efficacité dans la lutte, qu'il soit un instrument de la conscience de classe, il faut tenir compte à la fois des deux caractéristiques concernant sa place dans la société capitaliste, mais aussi les trois caractéristiques concernant sa place dans la lutte révolutionnaire.
Dans l'analyse, il faut garder la distinction entre la création de valeur et la réalisation du profit, sinon on ne comprend rien à la crise actuelle, ni au fonctionnement du capitalisme en général.

Mais dans la lutte, ce sont les autres caractéristiques qui doivent être mises en avant, pour faire comprendre combien les intérêts de la grande masse des salariés sont irréconciliables avec ceux de la bourgeoisie, et rend nécessaire la révolution ouvrière.

Il ne faut pas pour autant oublier, même dans la lutte quotidienne cette distinction première, car s'il y a bien quelque chose dont les travailleurs sont conscients,  c'est cela: il suffit d'avoir travaillé dans une usine pour connaître les difficultés fréquentes, quand la lutte est à ses débuts, à unir employés et ouvriers, comme il suffit de voir quel parti la bourgeoisie tire de l'opposition entre fonctionnaires et salariés du privé.

Il ne suffit pas d'invoquer sans cesse "les travailleurs" pour réaliser l'unité, il faut comprendre en quoi consiste cette unité: on ne vainc pas les obstacles en les ignorant.

Citations

"Il faut entendre par prolétaire le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital [...] jette sur le pavé dès qu'il n'en a plus besoin », Karl Marx, Le Capital, 1867, Garnier-Flammarion, 1969, p. 675. Dans le Manifeste communiste (1848), Marx parle du prolétariat comme étant « la classe des travailleurs modernes ».

« Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. », F.Engels (dans Karl Marx, Philosophie, Gallimard, 1994, p. 594)

(citations reprises de l'article "prolétariat" de Wikipedia)

Voir d'ailleurs l'article "Classe ouvrière" qui montre sommairement le problème évoqué (comme d'habitude la version en anglais est plus développée)

Questions connexes

- chômeurs et classe ouvrière

- petite-bourgeoisie

-bourgeoisie

- grève

- salaire et profit

- la classe ouvrière  et la société de consommation

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