Introduction générale
Introduction à la 1re partie, "Survol de l'histoire du monde

Survol de l'histoire du monde 1:  Les chasseurs-cueilleurs

 

Survol de l'histoire du monde 2: Les sociétés villageoises

Survol de l'histoire du monde 3: Propagation de l'agriculture


Selon des mécanismes mal connus, mais dont on peut deviner les grandes lignes, (on l'abordera surtout dans la 2e partie, sur l'évolution des sociétés) les sociétés villageoises agricoles voient apparaître les premières structurations d'inégalité sociale.

La complexité des relations entre individus et groupes à travers les structures de parenté se simplifient quelque peu en structures lignagières, les clans. Peut-être cette différentiation sociale est-elle liée à la spécialisation par groupe, entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs, ou selon d'autres spécialisations (types d'agricultures, métallurgistes, etc).

Mais plus vraisemblablement est-elle née d'un processus interne. Des inégalités dans la redistribution, ou dans le système de don-contre-don, entraînent un endettement. Parmi diverses manières de régler ses dettes, l'une ouvre sur la direction que va prendre l'histoire: le débiteur paie sa dette en travaillant sur la terre de l'autre.

Pour l'heure, le débiteur et le créditeur travaillent encore tous deux et possèdent des terres. Mais le processus est enclenché qui séparera les possesseurs des moyens de productions et les travailleurs. Ainsi se forme une couche de la population qui, tout en continuant dans un premier temps ses activités productrices, arrive peu à peu à s'en dégager.

Dans la structure sociale centralisée propre aux sociétés redistributrices, elle profite de cet avantage pour devenir un intermédiaire entre le centre et l'ensemble du groupe, détournant à son profit une part du flux redistributeur, et devenant un centre secondaire, selon un système clientéliste. Pour maintenir son emprise sur le groupe, pour préserver la structure sociale inégalitaire, et surtout le maintien d'un flux de ressources nécessaire au clientélisme, cette couche de la population libérée du travail se tourne de plus en plus vers une spécialisation guerrière. 

Elle se met à piller, extorquer des tributs, rarement conquérir. Le tribut, cette dette forcée par les armes, intègre le peuple vaincu à la société du peuple vainqueur,, sans que les deux groupes qui y participent n'en aient peut-être vraiment conscience. Ainsi se renforcent la complexité et la hiérarchisation de la société, selon des structures coniques aux étages successifs.

Plus tard, l'apparition des peuples celtes, au cours du dernier millénaire avant notre ère en Europe est sans doute le signe de cette transformation, qu'elle soit le fruit d'un développement local ou de la conquête par un autre peuple. Mais c'est là un phénomène tardif, l'Europe suivant lentement les chemins historiques initiés ailleurs: les premières sociétés inégalitaires sont apparues bien avant, aux abords des foyers originels de l'agriculture.

On retrouve les premières traces d'inégalités sociales au Proche-Orient, vers le VIe millénaire. Dans d'autres régions du globe, il est plus difficile d'évoquer une date, mais l'évolution est indéniable. Ainsi la première civilisation d'Amérique, celle de Norte Chico, le long du littoral de l'actuel Pérou au IIIe millénaire,  semble donner les premières traces de différenciation sociale, tandis qu'il faudra attendre le 1er millénaire pour l'Amérique centrale avec la civilisation olmèque.  En Chine, les différences sont attestées au IIe millénaire, mais vraisemblablement antérieures. En Afrique de l'Ouest, les premiers signes apparaissent avec la civilisation Nok, vers la fin du Ier millénaire.

Bien qu'aucune trace directe n'en fut laissée, il ne fait guère de doute que l'apparition d'inégalités sociales va de pair avec des résistances plus ou moins marquées. On peut les imaginer de trois ordres.

L'une, conservatrice, s'en prend aux inégalités elle-même au nom des sociétés égalitaires antérieures: même lorsque celles-ci ont disparu depuis longtemps, les mécanismes même de redistribution qui légitiment le statut des élites garde trace de ces égalités premières, dont peuvent se revendiquer ceux qui refusent cette évolution inégalitaire.

Une deuxième, plus radicale, et qui parcourt toute l'histoire de l'agriculture, est la fuite: des familles s'exilent, pour éviter le joug des plus puissants. Mais cela reste rare: quitter le groupe est dangereux et des plus incertains, dans ces sociétés où la communauté l'emporte encore très largement sur tout sentiment de liberté individuel ou familial. C'est bien contre ce mode de « lutte » que s'établit le servage, qui lie le paysan à la terre, et à son seigneur. C'est cette fuite encore qui, canalisée, peut servir à nourrir les grandes périodes de colonisations (ainsi la colonisation germanique d'Europe de l'Est au Moyen Age).

Enfin des luttes éclatent, qui ne remettent pas en cause le système inégalitaire, mais son mauvais fonctionnement, lorsque les élites sociales ne jouent pas leur « rôle » de redistributeurs.  Ces résistances, comme les luttes au sein des élites, vont être le premier moteur des guerres et pillages, et sont donc inscrites dans la structure même de ces sociétés.

Si les sociétés égalitaires des chasseurs-cueilleurs et des premiers villages agricoles n'ignoraient vraisemblablement pas les conflits, cela restait alors accidentel, et un facteur de déséquilibre social. Désormais, la guerre devient une nécessité, et un facteur d'équilibre dans les sociétés inégalitaires. C'est toujours vrai aujourd'hui.

Mais à mesure que les conflits se multiplient, et que les niveaux hiérarchiques s'accumulent, une nouvelle structure sociale commence à germer au coeur des premières sociétés inégalitaires, une structure avec laquelle on a longtemps confondu l'histoire même, qualifiant les temps qui la précédent de "préhistoriques". Une structure née des conflits internes des sociétés guerrières, et qui va leur donner une forme achevée, la politique. Cette structure a pour nom: l'Etat.